Où il est question d’abeilles, de pesticides, d’Europe et de pétition…

Par · 14 juin 2013

On revient aujourd’hui sur la question des pesticides néo-nicotinoïdes et des abeilles. Peut-être avez-vous aussi lu cette pétition qui circule via les boites mail et les réseaux sociaux, et qui dit (je cite) que l’interdiction temporaire de 3 pesticides néo-nicotinoïdes annoncée récemment par la Commission européenne ne serait qu’« une gigantesque escroquerie » mise en place par les multinationales agrochimiques »… Nous sommes nombreux à nous demander ce qu’il faut en penser. Voici quelques éléments de réponse.Petit rappel des faits : c’est le 24 mai dernier que la Commission européenne a confirmé sa décision de restreindre pendant deux ans l’utilisation de trois pesticides mortels pour les abeilles commercialisés par Bayer et Syngenta. Les 3 produits dont l’usage sera restreint à partir du 1er décembre de cette année, pour une période de 2 ans sont la clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxame. Ce n’est un secret pour personne que les groupes Bayer et Syngenta ont exercé de fortes pressions pour éviter l’interdiction.

En quoi serait-elle une supercherie ? Ce que dénoncent les auteurs de ce message, c’est qu’entre l’entrée en vigueur de ces restrictions, le 1er décembre 2013 et leur réexamen, au plus tard dans un délai de deux ans, il n’y ait pas assez de temps pour que ces mesures aient un effet. Le risque serait alors que le lobby des pesticides se serve de la constatation d’une absence d’effet pour réclamer la levée de cette interdiction… Selon le texte qui présente cette pétition, tout cela serait  : «un plan diabolique, qui nous promet un désastre environnemental sans précédent. »

Voilà une vision très pessimiste, et même quasi conspirationniste de la situation. Beaucoup de gens se demandent s’il y a vraiment lieu de s’alarmer et de signer cette pétition. De nombreux citoyens se sentent concernés par ces questions, et interpellent les acteurs de terrain, des association environnementales bien connues pour leur engagement en faveur de la biodiversité et des abeilles, comme Nature & Progrès et Apis Bruoc Sella. Cette dernière asbl, questionnée par des centaines de personnes, a publié sur son site web un intéressant positionnement concernant cette pétition.

Apis Bruoc Sella ne nie pas qu’il existe un risque que ces mesures n’aient pas la possibilité de montrer des effets positifs. L’association explique, comme les auteurs de la pétition, que l’interdiction est en réalité limitée : elle ne concerne que 3 pesticides, et leurs utilisations sur 4 cultures (colza, tournesol, maïs, coton), ce qui laisse « libre cours aux utilisations sur plus d’une cinquantaine d’autres (céréales d’hiver, légumes, arbres fruitiers, plantes aromatiques, etc.) ». Mais surtout, « la durée de vie de ces substances dans l’environnement (eau, sol) peut atteindre plusieurs années, ce qui dépasse largement les deux ans d’interdiction. Les produits feront donc encore effet longtemps après avoir été interdits » et « les effets bénéfiques du moratoire sur les colonies d’abeilles seront donc vraisemblablement nuls. » Ce qui pourrait mener la Commission à innocenter les néo-nicotinoïdes pour de bon…

De là à accuser la Commission européenne de servir les intérêts des multinationales de pesticides, il n’y a qu’un pas, mais faut-il le franchir?

Sur le fond, les associations environnementales que j’ai interrogées comme IEW, N&P Belgique, Apis Bruoc Sella sont d’accord pour souligner le fait que ces mesures sont probablement trop limitées pour pouvoir montrer des effets. Mais toutes ces associations prennent leurs distances par rapport à cette pétition à cause de ses « relents conspirationnistes » qui attisent la méfiance à l’égard des Institutions Européennes. Marc Wollast, d’Apis Bruoc Sella, et Marc Fichers de N & P soulignent que pour une fois, les institutions européennes ont précisément tenu tête au lobby des pesticides, et que si cette décision a une portée limitée, elle est en quelque sorte, en cela, historique.

Sait-on de qui émane cette pétition ?

Elle émane de Pollinis, qui se présente sur son site web comme un réseau des conservatoires des abeilles et pollinisateurs porté par le Conservatoire des Fermes et de la Nature une association Loi 1901 (l’équivalent en France de nos asbl). C’est une jeune structure, née en 2012, et qui a fait déjà du bruit avec une précédente pétition qui a recueilli des centaines de milliers de signatures. Plusieurs associations environnementales, blogueurs, apiculteurs expriment ces derniers temps des doutes par rapport à Pollinis, estimant que l’association ne semble avoir quasiment aucun ancrage concret, et l’accusant quasiment de détourner les fonds des citoyens en leur proposant de financer des ruches pour constituer des conservatoires à abeilles. Selon ses adversaires, Pollinis proposerait ces ruches à des prix trop importants, et nul ne saurait réellement si ces « conservatoires » existent bel et bien…

Ces doutes sont-ils fondés ?

J’ai pu joindre un des 3 fondateurs de Pollinis, Nicolas Laarman, et voici, en résumé, ce que je retiens de notre conversation… Nicolas Laarman dit ne pas être, comme le pensent certains, un spécialiste du marketing viral, mais un architecte, qui vit dans la région parisienne. Il explique avoir lancé cette initiative parce qu’il se sentait concerné, en tant que citoyen, par la disparition des abeilles. Son objectif était selon lui de mobiliser les citoyens pour contrer les lobbies des pesticides, mais aussi de créer un réseau de ruchers conservatoires en France, projet auquel il a tenté d’associer l’UNAF (Union nationale des apiculteurs français) et d’autres organisations paysannes… Mais lors de ces contacts, les choses se sont visiblement corsées. L’UNAF estime que l’initiative de Pollinis n’est pas assez transparente, notamment concernant les fonds qu’elle récolte. Nicolas Laarman, lui, estime que les syndicats des apiculteurs ne le soutiennent pas parce que ses positions sont plus radicales que celles du secteur, qui recourrait à des pratiques tendant à l’industrialisation (par exemple le nourrissage des essaims avec des mélasses et des médicaments plutôt qu’avec du miel)… Nicolas Laarman a publié une réponse complète aux accusations qui circulent à son propos sur internet, dans laquelle il annonce qu’il publiera bientôt les comptes détaillés de l’association… Il m’a confié vouloir élargir le sujet pour travailler sur les pollinisateurs en général, pas uniquement les abeilles. Il admet aussi être néophyte dans ces matières, et admet ne s’y être peut-être pas bien pris pour fédérer autour de lui les associations déjà actives parfois de longue date sur la question des abeilles. Son premier objectif était de mobiliser le grand public, et il revendique pleinement le vocabulaire et les tournures de phrase, inspirées des méthodes de storytelling pratiquées par Avaaz, qu’il a employées pour parvenir à ses fins. Mais il se défend d’appartenir à une quelconque mouvance politique. Et il admet ses erreurs, tout en exprimant sa volonté de s’améliorer, et d’essayer de mieux s’entourer à l’avenir.

En conclusion, faut-il signer ou pas cette pétition ?

Ce qui est certain, c’est que Pollinis est parvenu à un tour de force. On peut ne pas apprécier (et c’est mon cas) le ton radical de sa communication. Mais elle a réussi à attirer l’attention de nombreux citoyens sur la problématique des abeilles et des pesticides. Une autre chose qui est indéniable, c’est que les lobbys des pesticides sont puissants, et qu’ils sont bien implantés auprès des institutions européennes mais aussi auprès de certaines associations défendant en apparence la biodiversité. On sait par exemple que le Réseau Biodiversité a organisé un colloque avec des financements de BASF. En face de cela, on ne peut que constater que le contre-pouvoir n’est pas aussi bien organisé, et ne forme en tout cas pas un puissant front commun. Il y a une multitudes de petites ou plus grosses associations, qui ont des points communs mais aussi beaucoup d’intérêts divergents. Bref. Faut-il signer ou non ? Je dirais que si vous signez ou avez signé, il faut en tout cas essayer de ne pas vous limiter à ce type d’action. Or, les messages qui communiquent grâce à la peur ont tendance à capter notre attention, mais on a vite fait d’être paralysés par la peur, et à se contenter de cette signature. Que les citoyens fassent connaître aux politiques leur vigilance est une bonne chose, mais pour que cette mobilisation citoyenne porte ses fruits, il est serait nécessaire que Pollinis prenne la peine de mettre en place plus de transparence dans ses activités, ainsi que des synergies avec les associations qui sont déjà actives sur le terrain depuis longtemps. En résumé, ce que je pense c’est que signer cette pétition ne vous engage pas à grand chose et ne vous fait pas courir de grands risques. Mais que si vous voulez vraiment faire quelque chose pour les abeilles, il ne faut pas se contenter de cela, mais réaliser des gestes concrets comme celui de ne pas recourir aux pesticides chez soi, d’essayer de privilégier des aliments cultivés sans pesticides, de favoriser les pollinisateurs dans les jardins et de se tourner aussi vers associations locales actives sur le terrain…

Je poursuis cette enquête et devrais être en mesure de vous proposer un dossier plus complet dans quelques semaines. Ceci n’est donc qu’un état temporaire de mes recherches…

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Commentaires3 Comments

  1. Thomas Piette dit :

    Merci Madame Nature.

    Heureusement qu’il existe encore de journalistes comme vous qui se posent les bonnes questions devant un « b(u)zz » : D’où vient l’info et pourquoi est-elle diffusée.

    Bonne continuation dans votre enquête!

  2. DELABYE Georges dit :

    Bravo pour vos conclusions, Mme Nature.
    Facile de cliquer pour se donner bonne conscience, et puis sortir son pulvérisateur pour « jaunir » au glyphosate son trottoir. ( Et c’est laid en plus !! )
    Depuis que nous avons un jardin, on se dit qu’un jardin sans pesticide, c’est comme un point d’acupuncture sur notre belle Terre. Petite action, grand effet.
    Bon journalisme.

  3. Ducamp dit :

    Bravo pour votre analyse que je vais diffuser auprès de mon Association ACDS (Ass. Culture et découverte des Simples) et autres réseaux car nous avons déjà réfléchi à signer ou non ces pétitions de Pollinis (vu le manque de transparence et de concret sur le terrain). Je partage votre analyse totalement. On peut je crois, continuer à signer tout en encourageant M. Laarman à se rapprocher des associations qui oeuvrent depuis longtemps à ces questions, car s’il est sincère, il doit se mettre au service de la cause et de toutes ces associations, grâce à sa maitrise des techniques de communication et lobby qui manquent probablement aux autres associations . Je comprends qu’il soit en porte à faux à s’être lancé sans ancrages solides, avec probablement une sensibilité à la cause de la pollinisation et surement aussi derrière la tête de faire un peu de business (no body is perfect et il vient du secteur marketing) . Mais ce savoir manque aux militants , et peut être donc utile à la cause, en partageant les décisions et les collectes de fonds. Personnellement je lui ai écris deux fois pour demander plus de transparence et de s’unir aux autres. S’il ne répond pas , alors il faudra bien convenir que c’est seulement un opportuniste et nous n’hésiterons pas à le discréditer. Laissons lui une chance, à lui de la saisir. Il lui faudra renoncer à tout vouloir : défendre un cause grave ET se remplir les poches! Aidons le à grandir?

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