Ombre et lumière des forêts roumaines…

Par · 13 nov 2010

IMG_0415Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion, aujourd’hui, comme journaliste, de réaliser un reportage à l’étranger. Au mois de mai dernier, l’occasion m’était donnée de partir tourner en Roumanie avec l’Equipe du jardin Extraordinaire . Ce documentaire, « Néra, ombre et lumière » sera diffusé ce dimanche 14 novembre sur La Une (RTBF) à 20h10. Voici quelques mots qui vous donneront, je l’espère, l’envie de le voir. C’est une nécessité à mon sens, pas uniquement pour les belles images et impressions ramenées de ce magnifique pays, mais aussi parce que le sujet des forêts primaires d’Europe, et des forêts roumaines de façon plus générale, concerne chacun d’entre nous…

Elle nous offre l’air qui circule dans nos poumons, la beauté qui émerveille nos yeux, les balades qui marquent nos souvenirs, la tendresse d’un feu de bois en hiver et les légendes qui nous étaient contées enfants.  Et si la forêt était un livre ouvert ? Un livre dans les pages duquel on pourrait découvrir les secrets d’un développement de l’humanité en harmonie avec la planète qui l’accueille… Les dernières forêts vierges d’Europe nous racontent à leur manière cette histoire. En Roumanie, dans le Sud-Ouest des Carpates, la forêt de Néra livre les pistes d’une gestion sylvicole équilibrée à ceux qui savent lire entre les cernes de ses hêtres centenaires… Alors que scientifiques roumains et wallons étudient main dans la main cette architecture végétale, les citoyens roumains lancent aux instances politiques de leur pays et de l’Union européenne un appel à une gestion raisonnée du patrimoine forestier roumain. La Roumanie est un pays de paradoxes : tandis que le destin des Roumains est depuis toujours intimement lié aux forêts, nombre d’entre eux sont aujourd’hui tentés par l’exploitation illégale de celles-ci… Difficile de considérer le bois comme un trésor à préserver pour les générations futures alors que celui-ci constitue un des rares moyens d’améliorer le quotidien familial. L’enjeu est de taille : si elle parvient à préserver ses forêts, la Roumanie pourrait devenir le laboratoire d’un équilibre entre gestion des forêts, développement économique et préservation de la nature, qui concerne l’ensemble des pays forestiers d’EuropeComme les arbres de Néra composent avec les jeux de l’ombre et la lumière pour grandir, des contradictions de l’homme pourrait émerger une nouvelle façon de considérer la nature. Pour que longtemps encore, elle nourrisse nos contes, nos rêves, nos espoirs…

 

IMG_0460Ce qui m’a séduite, dans  ce projet, c’était l’idée de découvrir une des dernières forêts vierges d’Europe… Mais aussi le fait que les sylviculteurs wallons cherchent aujourd’hui à s’inspirer de cet écosystème naturel pour gérer nos forêts.

Une fois sur place, nous avons été saisis par la réalité socio-économique roumaine… Aujourd’hui, comme citoyens européens, on voyage parfois sans trop se poser de questions: on croit que le bien-être de la population des pays membres de l’Union s’est en quelque sorte uniformisée… Et on a tort! En Roumanie, la précarité côtoie les signes extérieurs de richesse à tous les coins de rue. Nous avons pu faire des courses dans un supermarché, et nous rendre compte que les prix sont similaires à ceux pratiqués chez nous, or, le salaire moyen des Roumains avoisine à peine 350 euros net ! Les paysans cultivent pour la plupart encore le sol à la main, sans moyen de mécanisation. A Bucarest, et dans les grandes villes, les pubs pour les marques de luxe sont gigantesques. Partout dans le pays, des charrettes à cheval et vieilles Traban croisent les derniers modèles de 4X4 et autres grosses voitures. Au-delà des images de cartes postales, ces écarts, contrastes et paradoxes posent beaucoup de questions : ils sont un concentré de la réalité européenne d’aujourd’hui ! Est-ce une Europe de ce type que nous avons voulu construire ? Est-ce que ces écarts sociaux sont inéluctables ? Y a-t-il une volonté de les réduire ? Ces questions concernent le quotidien des Roumains et plus largement des Européens, y compris la préservation de leur patrimoine naturel : c’est l’appât du gain qui pousse certains à exploiter les forêts de façon illégale…Le même phénomène existe par rapport à la chasse.

 

IMG_0375Revenons à la forêt…Nous savions que celle de Néra était dominée par une seule essence, le hêtre. Mais ce n’est qu’une fois sur place que nous avons pu mesurer l’impact de l’omniprésence de cet arbre dans la forêt. Il en découle une certaine monotonie, mais aussi beaucoup de poésie. Nous avons aussi pu constater un grand attachement des Roumains à leur patrimoine naturel, et particulièrement à leurs forêts. C’est un lien ancestral. Les forêts sont présentes dans de nombreuses légendes roumaines, et le travail artisanal du bois a laissé de nombreuses traces dans l’architecture et les traditions. Mais la relation des Roumains à leur patrimoine naturel est aujourd’hui teintée de paradoxes. Lorsqu’on se promène dans les campagnes ou dans des sites naturels, on est frappé de croiser de nombreux déchets. Mais il est vrai aussi qu’il n’est pas facile de sensibiliser la population alors que des dizaines de sites industriels pharaoniques, abandonnés après la chute de Ceausescu, attendent toujours d’être dépollués. Ce sont de vraies cicatrices dans le paysage. Enfin, ces années communistes ont fortement entamé le sens de la propriété des citoyens roumains. Depuis que les propriétés terriennes confisquées par l’état sont rétrocédées aux particuliers, ceux-ci ont du mal à les considérer comme un bien à gérer pour l’avenir. C’est particulièrement le cas des propriétés forestières. Certains sont tentés de procéder à des coupes à blanc, et de vendre les arbres : ils considèrent le bois comme une source de revenus immédiate, et non comme un patrimoine pour les générations futures.

IMG_0882En discutant de cela avec les forestiers mais aussi les citoyens, en ville et dans les villages, nous avons pu constater la grande liberté de parole des Roumains, et surtout leur envie de s’exprimer.  La langue de bois n’existe pas en Roumanie : les gens, qu’il s’agisse des jeunes ou des personnes âgées, d’habitants de la capitale ou de paysans, s’emparent rapidement des opportunités de s’exprimer. C’est sans doute une revanche qu’ils prennent sur le silence qui leur était imposé par la dictature de Ceausescu.

Nous avons rencontré des services forestiers compétents, et pas mal de gens qui osent dénoncer à visage découvert les problèmes de déforestation et la corruption qui y est liée. La personne qui nous a guidés durant tout le séjour, l’ingénieur Romica Tomescu, ancien ministre de l’environnement, fait partie des personnes qui livrent ce combat au quotidien. Les agents des services forestiers se sentent souvent dépourvus de moyens face à la corruption et à l’inadaptation des punitions administrées légalement, par rapport à la gravité des faits de déforestation. Comme beaucoup de personnes en Roumanie, ces personnes attendent que l’Europe remette de l’ordre dans tout cela, et se préoccupe de ce qui se passe sur le terrain. La rétrocession des terres a été exigée comme condition pour que la Roumanie puisse entrer dans l’Europe. Une bonne chose. Mais comme elle se passe sans accompagnement de la population, et donne lieu à des dégradations du patrimoine naturel roumain, certains la remettent en question. Economie et écologie sont liées en Roumanie comme partout dans le monde. C’est une des grandes questions en ce début de XXIe siècle.

P5267078Après notre retour en Belgique, j’ai envoyé quelques questions à l’Union Européenne, concernant ces problèmes. Concernant les problèmes liés à la rétrocession, l’Union Européenne se contente de rappeler que « la gestion de la rétrocession des terres ne relève pas de la compétence de l’Union européenne. En outre, il appartient à l’Etat membre de demander un support à des programmes et projets spécifiques qui visent à une transition souple des surfaces forestières en vue de garantir une gestion forestière soutenable. A titre d’exemple, un tel projet pourrait faire l’objet du programme LIFE lorsqu’il remplit les conditions exigées en termes d’intérêt communautaire. » Concernant le second problème pointé du doigt, c’est-à-dire le montant excessivement peu élevé des amendes appliquées en cas de déforestation illégale, le porte-parole à l’environnement de l’Union Européeenne me répond ceci:  « Il n’y a pas de réglementation européenne sur la gestion des forêts et de la déforestation, se sont les états membres qui ont la compétence de légisférer et de contrôler l’application de la législation nationale dans ces domaines.  L’exception apparaît dans le cas ou ces fôrets sont désignées par le Gouvernement comme étant des zones de protection dans le cadre des Directives Habitat et Oiseaux. A partir de 2013, un nouveau réglement européen établira une prohibition sur la vente du bois provenant de déforestations illégales (illégale selon les lois du pays où les arbres sont abattus).  Dans le cadre de ce réglement, les pays membres seront obligés d’établir des amendes effectives, proportionnelles et disuasives pour les opérateurs qui mettent sur le marché le bois illégalement ou qui n’ont pas d’information sur la légalité du bois.  Le réglement s’applique à la mise sur le marché européen de bois illégal mais la législation qui établit les conditions dans lesquelles il est permis d’ exploiter les forêts reste dans les compétences de l’état membre.  Dans le deuxieme cas, l’Union Européenne ne peut pas intervenir sur les amendes appliquées. »

Il y a de quoi se poser des questions… La réglementation européenne est peut-être suffisante à l’heure actuelle, mais c’est a priori son application qui pose problème. On vient de le voir avec la pollution en Hongrie : je pense qu’il y a un lien entre ces sujets… C’est le cas aussi en Roumanie avec la chasse à l’ours : les associations environnementales estiment que les autorités gonflent les chiffres du gros gibier pour des raisons économiques. L’ intégration des pays de l’Est comme la Roumanie s’est faite assez  rapidement,  sans contrôle efficace de l’application de nouvelles normes. Dans ces pays, on pratique des salaires très bas qui justifient la délocalisation…Et on entre du coup dans le cercle vicieux de l’appât du gain et du productivisme. Il est sans doute temps de réagir, pour que ces pays ne deviennent pas des Etats de seconde zone au point de vue environnemental, alors que paradoxalement, ils comptent encore de vrais trésors de biodiversité !

IMG_0471Si je devais encore dire un mot pour vous donner envie de voir ce documentaire, je parlerais des paysages. En Belgique, nous vivons dans un environnement extrêmement urbanisé. En Roumanie, il existe encore de très vastes espaces de campagne, de forêts, de montagnes, où la présence humaine se fait discrète. Beaucoup de chevaux paissent en liberté : c’est un magnifique spectacle de les croiser au sommet d’une montagne. La brume qui s’accroche aux sommets leur donne des allures féeriques… La légende de Dracula nous revient à l’esprit ! Nous avons aussi croisé quelques magnifiques cigognes, installées jusqu’au cœur des villages. Dans les vallées, les meules traditionnelles formaient d’étranges sculptures au soleil couchant. La plaine du Danube nous a aussi impressionnés, avec ses terres fertiles en friche, et ses puits d’extraction de pétrole…

Enfin, pour terminer ce tableau, voici quelques anecdotes de tournage… Lorsque nous sommes arrivés sur le mont Semenic, où se trouve la forêt de Néra, il faisait nuit. Le hameau ne comptait que 3 ou 4 maisons, dont un hôtel, tout à fait vide, ouvert spécialement pour nous. Après avoir dîné dans une maison toute proche, nous avons rejoint l’hôtel à pied, sous la pleine lune, accompagnés par le hurlement d’un chien… On avait lu dans tous les guides qu’il fallait se méfier des chiens errants en Roumanie. On n’était pas très rassurés ! Heureusement, le lendemain, le paysage était nettement plus accueillant !Hotel Sebes 2 Nous avons aussi logé dans un hôtel où se donnait un bal, et j’ai appris quelques pas d’une danse traditionnelle roumaine… L’un des gîtes où nous logions, était situé face à un hôtel désaffecté de la période Ceausescu, dans lequel une colonie d’hirondelles avait élu domicile. Très beau spectacle : c’est une image symbolique des paradoxes roumains !

IMG_0502Encore un petit mot de l’équipe, qui a fait un très beau travail sous la baguette du réalisateur Eric Tamundele: Salvatore Guarrino, cameraman, signe les images de Roumanie, tandis que Cédric Rifflart a été notre oeil dans les forêts wallonnes. Le son a été lui aussi soigné, avec des prises de son réalisées par Josquin Cambier en Roumanie, et une magnifique bande musicale conçue par Paul Pasquier. Je vous laisse découvrir cela dès ce dimanche soir, et posterai ensuite le lien qui vous permettra de voir et revoir le document sur internet! En attendant, cliquez ici pour découvrir déjà quelques images!

Voici le lien vers le site du Jardin Extraordinaire, où le docu restera visible pour quelques jours sans doute…

Commentaires2 Comments

  1. Une bonne et saine gestion de la forêt, en France comme ailleurs, doit précisément permettre un équilibre entre rentabilité économique, pour les propriétaires forestiers, préservation écologique, pour le maintien de la biodiversité; et agrément social. C’est ce qu’on appelle la gestion durable de la forêt, encadrée notamment aujourd’hui par des textes comme Natura 2000 et les plans de gestion.

  2. Isabelle dit :

    Merci pour votre commentaire. En effet, les enjeux sont les mêmes en France, en Belgique, et ailleurs en Europe… Mais comme vous avez pu le voir dans le reportage, tout cela n’est pas gagné, particulièrement en Roumanie. Le reportage reste visible ici: http://www.rtbf.be/tv/emission/detail_le-jardin-extraordinaire?id=40
    Naturellement vôtre,

    Isabelle

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