Sein ou biberon: que vaut l’argument écologique?

Par · 7 oct 2011

C’est la semaine mondiale de l’allaitement : il présenterait, outre ses avantages santé, des atouts pour le portefeuille et pour la planète. Mais l’argument écologique est-il utile au moment de choisir entre sein et biberon ? Je faisais le point dans Nuwa (La Première, RTBF) pour vous ce vendredi!

Cela fait plusieurs années maintenant que les campagnes d’information font la promotion de l’allaitement dans le monde entier. Et pour cause : les scientifiques ont pu mettre en évidence ses bienfaits sur la santé.On sait aujourd’hui quel’allaitement exclusif au sein réduit la mortalité infantile due aux maladies courantes de l’enfance, comme les diarrhées ou les pneumonies, et qu’il accélèrela guérison en cas de maladie. Son rôle par rapport à la prévention de l’allergie est plus controversé, car il n’a pas un effet protecteur absolu chez les enfants à risque, par contre, on sait qu’il a un véritable effet préventif vis-à-vis du surpoids, de l’obésité et du risque cardio-vasculaire. L’allaitement est bon en outre pour la santé de la mère : il réduit le risque de cancerde l’ovaire ou du sein.

Le bilan environnemental de l’allaitement est-il aussi positif ? On se souvient d’une campagne de Greenpeace qui évoquait le lait maternel comme symbole de la pollution ambiante !

Oui, cette campagne de 1992 était sans doute maladroite. Son slogan était le suivant : « Si le lait maternel était un médicament, il faudrait le retirer de la vente immédiatement ». Il a été pris à contresens, au point que l’on s’est demandé à ce moment si il faudrait condamner le lait maternel en zones polluées, c’est à dire presque partout dans le Monde…

Cette campagne évoquait les PCB dont le réel problème n’est pas tant qu’ils se retrouvent dans le lait maternel, mais bien qu’ils polluent l’environnement de façon générale.

Il est encore régulièrement question des polychlorobiphényles, ces composés organochlorés qui sont des perturbateurs endocriniens reconnus. Ces polluants du lait maternel ont été notamment étudiés parle Dr Rogan. Selon ses recherches, seule une situation de pollution exceptionnellement grave permet de constater chez des enfants allaités des troubles neurologique légers pouvant être reliés à des polluants. Selon ses conclusions sur les effets à long terme en cas d’exposition à divers toxiques pendant l’allaitement, la diminution de la durée de vie moyenne chez les personnes ayant été allaitées serait de moins de 3 jours, tandis que chez les personnes n’ayant pas été allaitées, la diminution de la durée de vie moyenne serait d’environ 70 jours.

En fait, le lait maternel n’est pas plus pollué que ses substituts à base de lait de vache ?

Les concentrations dans le lait maternel de certains polluants comme la dioxine sont de bons indicateurs de l’état de l’environnement, mais l’industrie des laits artificiels, par son activité, est elle-même productrice de dioxines. Et puis s’il n’est pas toujours possible d’échapper à certaines pollutions, il est possible pour la femme allaitante d’agir elle-même pour réduire au minimum les risques d’agression toxique en limitant l’usage personnel de produits polluants, en recherchant une alimentation saine et en essayant de diminuer son exposition et celle de l’enfant à un environnement pollué. A noter par contre que diminuer la durée de l’allaitement n’a aucun intérêt puisque la concentration du lait maternel en polluants stockés par le corps de la mère, est maximum au début de la lactation et baisse avec la durée de l’allaitement et le nombre d’enfants.

Certains cas de laits infantiles frelatés ont par ailleurs défrayé la chronique…

C’est un argument supplémentaire des organismes et personnes qui défendent l’allaitement maternel : des contaminations diverses peuvent surgir tout au long de la chaîne de fabrication ou de stockage. Certaines études rapportent que le taux d’aluminium notamment, serait jusqu’à 60 fois plus élevé dans le lait industriel pour bébés que dans le lait humain… On a connu ces dernières années à plusieurs reprises des cas d’intoxication dramatiques, notamment en Chine : en 2008, au moins six enfants y sont morts et près de 300 000 sont tombés malades en raison d’un lait en poudre contenant de la mélamine, un composant chimique industriel dilué dans du lait pour renforcer artificiellement la teneur en protéines.

Ces arguments sont particulièrement utilisés pour soutenir l’allaitement maternel dans les pays émergents ou en voie de développement, mais est-ce que cela vaut chez nous aussi ?

C’est vrai que tant du point de vue nutritionnel, que sanitaire, l’allaitement est un choix optimal dans ces pays : le lait maternel garde toutes ses qualités nutritionnelles, même dans les cas où la maman n’arrive pas à se nourrir correctement. Il limite les maladies dues à une eau contaminée, et évite l’utilisation de bois pour chauffer et bouillir cette eau, et donc le défrichement. Mais chez nous aussi, l’allaitement serait un choix écono-écolo… Alors qu’une boite de lait maternisé coûte une quinzaine d’euros, le lait maternel est gratuit. Il a l’avantage d’être prêt et à température sans utiliser l’énergie d’un chauffe-biberon ou d’un micro-ondes.

On trouve des chiffres aussi qui disent par exemple qu’aux États-Unis, si chaque nouveau-né était nourri au biberon, presque 86.000 tonnes de fer blanc seraient nécessaires à la fabrication de 550 millions de boîtes de conserve…

On dit aussi qu’en Inde, si les femmes n’allaitaient pas, il faudrait 135 millions de vaches laitières pour produire le lait nécessaire à l’alimentation des enfants. Et que pour se nourrir, ces vaches devraient occuper près de la moitié de la surface du pays ! On trouve aussi des chiffres qui évoquent l’économie de transport du lait, ou même celle des langes, soutenant que les excréments des bébés allaités nécessiteraient moins de changes. On évoque encore les protections hygiéniques, puisqu’un allaitement soutenu permet de retarder la réapparition des règles chez la femme après l’accouchement…Mais je dois dire que ce sont les mêmes chiffres que l’on retrouve partout, et qui ne semblent ni être issus de différentes sources, ni très récents : les seules études mentionnées datent d’il y a plus de 20 ans !

On peut tout de même se demander si les arguments écologiques et environnementaux pour défendre l’allaitement ne frisent pas un peu la propagande (ou plus soft si tu veux : sont pertinents?)…

C’est en effet ce que j’ai pu ressentir en préparant cette chronique… J’ai allaité mes 4 enfants, mais j’ai toujours tenu à me sentir libre de le faire et surtout à laisser chaque femme autour de moi décider pour elle, lorsque ce choix se présentait. Or, à force d’inonder les femmes de données scientifiques positives concernant l’allaitement, est-ce qu’on n’arrive pas là aussi à un effet contre-productif ? J’ai pu lire des argumentaires pro-allaitement mettant en avant le fait qu’il permet aussi d’économiser les contraceptifs. C’est vrai mais seulement dans certaines conditions bien précises, or aujourd’hui, les femmes retravaillent tôt après l’accouchement et ne sont plus la plupart du temps dans ces conditions, on leur prescrit donc un contraceptif même sous allaitement, mais faut-il le blâmer ? J’ai vu un site d’écologie sur lequel on pouvait lire qu’au Mali, il existe un proverbe qui dit : « Si tu ne donnes pas le sein, l’enfant ne te reconnaîtra pas ». Ce type de citation glisse à mon sens dangereusement vers la culpabilisation des mères qui décideraient de ne pas allaiter.

C’était d’ailleurs le propos d’Elisabeth Badinter, dans son dernier livre qui avait fait des vagues à ce propos« Le conflit, la mère, la femme » (Ed. Flammarion) en 2010…

La charge de l’auteure contre la nouvelle vague du retour au naturel avait suscité beaucoup de débat, mais elle a le mérite tout de même de poser cette question : concernant l’allaitement, quelle liberté pour les femmes face à un discours validé scientifiquement et partagé par la majorité des professionnels ? Elisabeth Badinter rappelle qu’on est passées d’un discours qui vantait l’allaitement comme un choix, un droit et un plaisir à un discours plus ferme, plus culpabilisant. Je cite l’auteure : « On parle de moins en moins de droit et de plus en plus de devoir ». Par contre, Elisabeth Badinter n’a pas raison sur toute la ligne. Quand elle dit que l’allaitement ou les couches lavables limitent la liberté des femmes et leur font faire un bond en arrière, quelques chiffres permettent de voir que ce n’est pas nécessairement le cas. En France, par exemple, il y a 52 % d’allaitement maternel à la naissance et à peine 18,5 % de femmes élues à l’Assemblée nationale (élections législatives de juin 2007) ; en Suède, il y a 99 % d’allaitement maternel à la naissance et 47 % de femmes élues au niveau national (Belgique : 78% d’allaitement à la naissance, 35,3% de femmes élues au Parlement). Voilà, donc, c’est une bonne chose que les femmes soient informées concernant les atouts de l’allaitement, mais il est important qu’elles restent libre de ce choix, d’autant qu’aujourd’hui, le droit d’allaiter sur le lieu de travail par exemple est difficile à mettre en pratique pour beaucoup de femmes, dans la réalité. Donc, vive le choix, et l’allaitement mixte aussi qui est une solution dont on ne parle pas assez !

L’allaitement sous l’oeil des sociologues…

L’allaitement doit rester un choix individuel, mais il s’inscrit dans un ensemble de contraintes sociales.Les sociologues relèvent d’ailleurs une forte influence de la position sociale : si près de 80 % des femmes cadres supérieurs allaitent, ce n’est le cas que de 46 % des ouvrières qualifiées. Ce ne serait pas d’après eux une question de revenus du ménage, mais plutôt dû au fait de l’éducation… Pour avoir allaité tout en travaillant, je peux aussi vous dire que la législation ne donne pas suffisamment de facilités aux femmes qui désirent allaiter, et surtout que ce droit est difficile à mettre en pratique dans le milieu du travail…

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