Pommes de terre, patates, crompires, canadas… et pesticides!

Par · 18 nov 2011

C’est la saison des pommes de terre au four et autres hachis parmentier, et on nous annonce même la Semaine de la Frite pour la fin de ce mois de novembre… L’occasion de tout vous dire sur la patate, de son aspect nutritif à son empreinte écologique. Est-ce que la pomme de terre a toujours la cote en Belgique ?

Un peu moins que du temps de nos grands-parents et arrière-grands-parents : la consommation de pommes de terre a diminué de 40 pc au cours des 50 dernières années au profit des pâtes ou du riz, notamment. Or c’est un aliment local, qui a l’avantage écologique de ne pas devoir faire le tour du monde pour arriver dans nos assiettes. Et pourtant, alors qu’ en 1955, chaque habitant consommait 146 kg de pommes de terre fraîches par an, en 2004, on n’en consommait déjà plus que 85 kg selon le Crioc. Cela représente environ 100 € d’achat par an et près d’un consommateur sur deux a acheté des patates, des crompires ou des canadas au cours des 7 derniers jours et l’a fait de préférence dans les supermarchés.

La pomme de terre reste bien ancrée dans nos habitudes alimentaires, et pourtant, elle n’y a pas été intégrée depuis si longtemps que cela…

Si à ce jour, la pomme de terre est, après le blé, le riz et le maïs, la culture la plus importante sur la planète, la pomme de terre, originaire des Andes péruviennes et colombiennes, ainsi que du Chili, n’a traversé l’Atlantique vers l’Europe qu’aux environs de 1570… C’est à ce moment qu’est apparu dans la langue française à la fin du XVIe siècle, le terme « patate », de l’espagnol batata, patata, emprunté à l’arawak, une langue indienne d’Haïti. Quant au terme « pomme de terre », il est apparu au milieu du XVIIe siècle et a d’abord désigné le topinambour avant de faire référence à notre pomme de terre. Mais ce n’est finalement qu’au XIXe que le succès de la pdt fut acquis en France et chez nous.

Elle est pourtant devenue un aliment très important en Irlande, par exemple…Oui, milieu XIXe, elle a permis de lutter contre les famines, et c’est ce qui a fait son succès en Irlande mais aussi ailleurs… Mais c’est en Irlande que la pomme de terre précipita une nouvelle famine, entre 1845 et 1848suite à une épidémie de mildiou. Les Irlandais, qui ne subsistaient pratiquement que grâce au tubercule, se retrouvèrent sans ressources. Ce problème s’est produit parce que pendant les 250 années qui ont suivi l’introduction de la pomme de terre en Europe, les variétés que l’on y a cultivées provenaient d’un pool génétique très réduit. Quand le mildiou, une maladie fongique, a frappé en Europe, il n’a rencontré aucune résistance dans cette population végétale génétiquement uniforme. Cette catastrophe écologique et humaine rappelle à quel point la biodiversité a de l’importance.

Quelle variété choisir, à ce propos, est-ce que toutes les pommes de terre se valent ?

Quand on pense patate, on pense pomme de terre à chair blanche, type Bintje, or celle-ci est précisément une des moins résistantes aux maladies, champignons, insectes… (C’est d’ailleurs ce qui motive certains groupe comme BASF à tenter l’introduction de pomme de terre OGM, mais c’est une histoire à part entière) Et de plus, pour votre santé, mieux vaut consommer des pommes de terre à chair colorée ! Il existe maintenant sur le marché des pommes de terre dont la chair est de couleur variée (bleu ou violet, jaune, rouge). Ces variétés sont particulièrement intéressantes en raison de leur contenu exceptionnellement élevé en antioxydants.

On en parle souvent comme d’un féculent, mais c’est aussi un légume, avec tous les effets bénéfiques sur la santé que représente sa consommation ?

La pomme de terre contient, entre autres des sels minéraux (surtout du potassium), est riche en amidon et en vitamines B. Elle est nourrissante et très digeste, surtout cuite au four avec la peau. Et elle peut être mise au menu des personnes diabétiques ou obèses, car elle ne fait pas grossir,contrairement aux idées reçues. De plus, sa teneur en fibres facilite le transit intestinal.

Vous parlez de la peau… Est-ce vraiment une bonne idée de la manger ou même de cuire la pomme de terre sans la peler ? Je repense par exemple à ce lot de pommes de terres que l’agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (AFSCA) a dû rappeler de certains magasins en juillet dernier parce qu’elles contenaient un taux trop élevés de pesticides… Est-ce que c’est un cas exceptionnel ?

Malheureusement non : sans être enlevées du marché pour autant, beaucoup de pommes de terre contiennent des résidus de pesticides. Ces produits sont utilisés pour désinfecter les plants de reproduction et le sol, pour éliminer les herbes sauvages autour des pommes de terre, pour lutter contre les maladies, surtout le mildiou (10 à 30 pulvérisation par an), pour combattre les pucerons, et même pour faire mourir le feuillage avant la récolte (vous avez peut-être déjà vu ces champs impressionnants de feuillage brûlé par ces produits chimiques dits « défanants »), enfin, on utilise aussi des produits chimiques pour conserver les pommes de terre stockées et les empêcher de germer.

Mais ne peut-on pas faire confiance aux normes ? Si elles restent sur le marché, ces pommes de terre ne contiennent pas un taux de pesticides suffisant pour être nuisible à notre santé…

En théorie, c’est ce qu’on pourrait espérer, mais dans la pratique, il faut savoir que ces normes ne tiennent pas compte de l’accumulation des toxiques dans le corps, ni de la dangereuse synergie entre produits différents (l’effet « cocktail »). Or, la Belgique occupe la troisième place en Europe pour la teneur élevée de résidus de pesticides dans les fruits et légumes : 41,7 % seulement des légumes testés en 2009 en Belgique par l’AFSCA (Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire) étaient indemnes de résidus détectables; les 58,3 % restants flirtaient avec les normes légales de résidus. Autre point très important que soulève en ce moment Inter Environnement Wallonie : la Belgique, comme 14 autres pays européens, continue à utiliser un biocide à très large spectre pourtant interdit : le Métam sodium, un produit suspecté d’être cancérigène et d’être un toxique de la reproduction et du développement par l’USEPA (US Environmental Protection Agency) aux Etats Unis.

Mais comment se fait-il qu’on l’utilise encore s’il est interdit ?

Parce que la législation européenne relative aux pesticides permet des dérogations (prévues dans l’article 8.4 de la Directive 91/414), par exemple lorsqu’aucun produit alternatif n’est disponible… Mais selon l’organisme PAN Europe qui a pu récupérer les rapports obligatoires réalisés pour 2010 par ces 15 états membres qui utilisent le métam sodium au nom de « l’usage essentiel », aucun de ces pays ne cherche sérieusement des alternatives, alors que la loi les y oblige normalement, et que

le fait que 12 états membres n’utilisent pas de métam sodium montre bien que ces dérogations sont sans doute injustifiées ! Cela ne représente pas seulement un risque lors de la consommation : selon l’EFSA, les adultes vivants sous le vent d’un lieu ou a lieu une injection de Metam Sodium dans le sol dépassent leur limite de sécurité en 5 heures et les enfants, plus vulnérables, dépassent la dose maximale en une seule heure ! Le gaz est relargué par le sol pendant de nombreux jours et le métam sodium et ses produits de dégradation sont toxiques pour le foie, immunotoxiques, reprotoxiques et suspectés d’être cancérigènes. Sans compter la pollution des eaux souterraines et l’atteinte aux micro-organismes utiles du sol…

Bien que faire pour éviter de s’intoxiquer ?

On peut éliminer une partie des résidus de pesticides en lavant et en pelant les pommes de terre, mais on n’agit pas sur les pesticides « systémiques », qui pénètrent à l’intérieur du végétal. La cuisson n’a aucun effet, ni le savon ou le vinaigre. Du coup, mieux vaut bien choisir sa pomme de terre . On trouve désormais sur le marché, au-delà des pommes de terre « standardisées », produites de manière intensive, des pommes de terre issues de l’agriculture « raisonnée ». Ce terme indique que la production respecte les normes légales avec quelques exigences accessoires en plus, et prévoit plus de contrôles. Le cahier des charges de la pomme de terre bio prévoit quant à lui l(‘interdiction des pesticides, et de nombreux contrôles… Attention, les pommes de terre du jardin ou de la ferme ne sont pas nécessairement « bio » !Et puis, attention aussi à bien conserver vos pommes de terre à l’abri de la lumière et de l’humidité, sous peine de les rendre vous-même toxiques.Lorsqu’elles ne sont pas bien conservées, les pommes de terre peuvent prendre une teinte verte qui est le signe d’une teneur élevée en alcaloïdes, des composés toxiques qui peuvent occasionner différents maux qui expliquent d’ailleurs que la pomme de terre appartient à la famille des solanacées, qui regroupe plusieurs plantes toxiques et hallucinogènes (belladone, mandragore, datura). Comme elle partage certains traits communs avec ces plantes, elle a été l’objet de superstitions. Mais pas de magie pour éviter d’être intoxiqué avec notre bonne vieille patate : la cuisson ne détruit pas les alcaloïdes. Il faut donc limiter leur apparition par une bonne conservation, et retirer les taches vertes ou encore de jeter les pommes de terre complètes s’il y a trop de ces taches.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur la pomme de terre, notamment qu’elle peut parfois susciter des allergies, mais aussi qu’elle connaît de nombreux usages dérivés utiles (cosmétique maison, nettoyage du cristal, et autres usages domestiques). Affaire à suivre, donc (notamment bientôt dans Sans Chichis) !

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Commentaires2 Comments

  1. Séverine dit :

    Très instructif! Merci :-)

  2. Madame Nature dit :

    Merci Séverine pour ce commentaire A bientôt!

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