Ortie, guerre, paix, poésie et gourmandises…

Par · 15 mai 2011

photo-18C’est le retour de l’ortie… En purin pour le potager, dans un coin du jardin pour les papillons, dans votre assiette ou en tisane ou en soupe, l’ortie a le vent en poupe. On revenait ce vendredi dans Nuwa (La Première) sur cette plante qui ne manque pas de piquant et n’a pas toujours eu bonne réputation.

Elle a connu des périodes de rejet, à cause de ses fameux picots, mais l’ortie n’a pas toujours été mal aimée : elle a été consommée comme un légume en grande quantité jusqu’au XVIe siècle en Europe et même jusqu’au milieu du XXe siècle en Europe du Nord et de l’Est. On a utilisé ses fibres pour produire des textiles, du papier, ou pour teindre d’autres fibres… Et aujourd’hui, son usage revient en force : elle est paraît-il vendue sur les marchés de petits producteurs de Californie au prix fort, et chez nous, elle est populaire dans le milieux alternatifs mais séduit aussi un public de plus en plus large…


Pour preuve de ce retour d’amour pour l’ortie : la guerre de l’ortie, en France, fait couler beaucoup d’encre et déchaine les passions depuis 5 ans maintenant ! Un petit rappel pour ceux qui n’auraient pas suivi les multiples rebondissements de cette guerre de l’ortie:

elle a commencé en 2006, lorsque la France a adopté la loi d’orientation agricole qui soumet le purin d’ortie, utilisé par nombre d’horticulteurs et agriculteurs bio, ainsi que les autre préparations naturelles peu préoccupantes, à la même procédure européenne d’autorisation que les pesticides chimiques. Or, cette obligation a été jugée « inadaptée », par les petits fabricants du purin d’ortie car il s’avère qu’elle est très coûteuse (40 000 euros pour déposer un dossier). De plus pour être homologuée, une substance doit remplir une série de critères (stabilité, homogénéité…) très difficiles à atteindre techniquement pour ces produits. Bref, cela rendait la vente légale du purin d’ortie impossible pour les petites entreprises qui le fabriquent aujourd’hui pour la plupart de façon artisanale…Depuis lors, si les jardiniers amateurs bénéficiaient de tolérance de la part de l’administration française, les agriculteurs prenaient des risques en utilisant du purin non homologué de cette façon car ils sont tenus d’utiliser des préparations dotées d’une AMM. Les vendeurs, de leur côté, se trouvaient dans une situation inconfortable, puisqu’ils gardaient le droit de commercialiser les produits à base de purin d’ortie mais sans dire à quoi ils servent…

Voilà une situation qui fait penser à celle des plantes médicinales, que nous avions évoquée il y a quelques semaines…

C’est vrai, et l’exemple était souvent cité d’ailleurs dans les courriers d’appel à pétition en faveur de la défense des remèdes naturels. Mais il existe néanmoins des différences entre ces situations. La première est qu’alors qu’il n’existe pas au niveau européen de directive réglant de façon simplifiée le statut des préparations naturelles peu préoccupantes permettant de remplacer des produits phytosanitaires de l’industrie chimique contre les ravageurs et autres maladies des cultures, ce statut existe bien concernant la plupart des plantes médicinales qui peuvent aujourd’hui être vendues comme compléments alimentaires si elles ne sont pas reconnues comme médicaments…

Mais revenons-en au purin d’ortie : cette guerre de l’ortie a connu un rebondissement de plus ces dernières semaines…

A priori, on pourrait se dire que c’est une bonne nouvelle : un arrêté autorisant la commercialisation du purin d’ortie, est enfin paru, le 5 mai mai, au Journal officiel, l’équivalent français de notre Moniteur belge…. Le hic, c’est qu’est publié en annexe une recette de fabrication qui est censée être respectée pour que la préparation soit légale. Or, d’après les défenseurs du purin d’ortie dont le comité Aspro, il est « matériellement impossible de produire du véritable purin d’ortie selon cette recette ». Celle-ci prévoit en effet une période de macération des feuilles d’ortie dans de l’eau de pluie pendant trois à quatre jours à 18 °C, alors que selon les écologistes la macération pour obtenir une fermentation efficace prend plus de temps et nécessite des précautions particulières.

On voit que l’on est encore loin en France de signer la « Paix de l’ortie »… Qu’est-ce qui explique que cette situation ait pris cette tournure ?

Sans doute l’efficacité des préparations naturelles peu préoccupantes. Il semble que certains administrations d’Etats-membres soient plus hostiles que d’autres aux remèdes naturels, qu’ils soient appliqués à la santé ou à l’agriculture. On peut y voir une volonté de défendre le lobby industriel de l’industrie pharmaceutique ou chimique. Mais il ne faut pas se tromper d’ennemi dans ce cas-ci comme dans celui des plantes médicinales : ce n’est pas l’Europe qui joue ce rôle. On peut rappeler à ce titre par exemple, que jusqu’en 2008, l’utilisation dans les compléments alimentaires des plantes médicinales était bien plus limitée en France que dans la majorité des autres états membres de l’Union Européenne. Or, grâce à l’Europe, depuis 2008 un décret a fait passer de 34 à 148 les plantes qui ne relèvent plus du monopole de distribution pharmaceutique.

L’ortie représenterait une telle menace pour ces industries ?

Ce qui est clair, c’est que le monde agricole par exemple qui s’en était éloigné, revient vers l’ortie avec intérêt. Le purin d’ortie intéresse de plus en plus de cultivateurs qui se souviennent des enseignements de Rudolf Steiner, qui disait déjà en 1924 que l’ortie est « la plus grande bienfaitrice du règne végétal ». Dès 1924, le spécialiste explique d’ailleurs qu’elle fait le plus de bien à la croissance végétale des autres plantes et est quasiment irremplaçable… Mais aujourd’hui, les éleveurs y voient aussi une alliée et se souviennent quant à eux de cet adage : « une ortie dans le poulailler, c’est un oeuf de plus dans le panier ». Près de chez nous, le centre des techniques agronomiques de Strée a d’ailleurs développé des recherches concernant la culture de cette plante à haut potentiel sous-utilisée. Ses responsables ont mis au point une véritable filière de l’ortie à usage agricole, comme nourriture notamment pour le bétail, mais aussi pour les chiens…

Et pourtant, l’ortie a une réputation de rebelle, qui ne se cultive pas facilement…

C’est vrai ! Bien que ces experts y parviennent, et ont sélectionné au cours de leurs recherches les variétés qui se prêtent à la culture, l’ortie commune a tendance a être capricieuse. Elle pousse facilement là où vous ne la voulez pas, mais semez-la et elle ne se montrera peut-être pas ! C’est pour cela qui si vous en avez dans votre jardin, mieux vaut ne pas vous empresser à toutes les éliminer. Non seulement elles vous seront utiles pour fabriquer votre purin d’ortie, ou tout simplement pour en jeter quelques feuilles au fond de vos trous de plantation, ce qui fortifie les plants. Mais aussi parce qu’elles attirent une faune très particulière, notamment certains papillons qui dépendent quasiment exclusivement de son écosystème.

Et puis aussi peut-être pour son usage médicinal : un dicton dit qu’ « En mai, 3 bons repas d’orties écartent toutes les maladies »… En phytothérapie, elle est connue pour être antianémique, antioxydante, diurétique et dépurative, digestive, anti-rhumatismale et même selon certaines études, anti-cancer, sans doute grâce à l’ensemble de ces fonctions. Elle a encore bien d’autres qualités parfois moins connues que ses vertus pour la stimulation de la circulation sanguine par exemple, puisque ses graines auraient notamment un effet aphrodisiaque. Autre chose étonnante, l’ortie déshydratée ou sous forme d’extrait possèderait des propriétés antihistaminiques utiles dans le traitement de l’allergie !

Elle a aussi des vertus diététiques :

Son succès culinaire n’est pas qu’un question de goût ! On l’évoquait la semaine dernière, elle contient beaucoup de protéines : certains évoquent le chiffre 40%  de son poids sec en protéines (plus que le soja). Or, comme l’ortie possède tous les acides aminés essentiels, ses protéines sont donc complètes, ce qui est assez rare dans le monde végétal pour être souligné : c’ est une véritable bombe diététique !

Attention toutefois à ne pas en abuser…

Toutes les bonnes choses ont des limites ! L’ensemble de la plante peut en effet provoquer des désordres gastro-intestinaux chez les personnes sensibles, et des allergies cutanées en cas d’usage excessif. On conseille aussi de ne pas consommer les feuilles âgées, qui contiennent du carbonate de calcium, irritant pour les reins. De toute façon, leur goût est plutôt désagréable…

Est-ce qu’il y a d’autres règles à observer lors de sa cueillette ?

Les orties se récoltent toute l’année dès que la plante est jeune et n’est pas encore fleurie. Au printemps, on peut récolter la plante entière. Plus tard, uniquement les jeunes pousses – les 5 ou 6 dernières feuilles. Reste à savoir s’y prendre pour éviter les piqures. Avec une bonne paire de gants ou si on la cueille à mains nues, en prenant la feuille par en-dessous.

On en a déjà tous fait l’expérience : une piqure d’ortie, cela fait mal…

L’ortie libère au contact de la peau un véritable cocktail chimique contenu dans ses dards : ce produit riche en histamine, formiate de sodium, sérotonine et acétylcholine. 
C’est l’histamine qui provoque les démangeaisons.C’est une véritable protection que la plante mis au point : on sait par exemple que la densité des piquants de l’ortie urtica dioica (la grande ortie) augmente chez les plantes broutées ou fauchées ! Quoi qu’il en soit, en cas de piqûre, peut frotter la cloque avec une feuille de plantain ou d’oseille pressée. Et puis surtout, rassurez-vous si vous n’osez pas en manger de peur d’être piqué :l’ortie perd son piquant à la cuisson, au séchage – 24 h à l’ombre, ou même au mixage à cru ou confite dans de l’huile.

Ça tombe bien, puisqu’il y a des dizaines de façon de la préparer…

une internaute me suggérait hier une quiche aux orties et à la consoude… Alléchant, non ? On trouve évidemment de très nombreuses autres recettes sur le web bien sûr, et je vous conseille pour finir l’excellent livre d’Yves Tissier « Les vertus de l’ortie » (Ed. Le Courrier du Livre, 2009), une lecture passionnante qui ne manque et très complète, avec des recettes, toute l’histoire des rapports amour-haine de l’homme et l’ortie, et même un peu de poésie. Je terminerai d’ailleurs par ces mots que Victor Hugo a écrit en hommage de la mal-aimée (dans « Les Contemplations ») :

J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,

Parce qu’on les hait ;

Et que rien n’exauce et que tout châtie

Leur morne souhait ;

Parce qu’elles sont maudites, chétives,

Noirs êtres rampants ;

Parce qu’elles sont les tristes captives

De leur guet-apens ;

Parce qu’elles sont prises dans leur oeuvre ;

Ô sort ! fatals noeuds !

Parce que l’ortie est une couleuvre,

L’araignée un gueux;

Parce qu’elles ont l’ombre des abîmes,

Parce qu’on les fuit,

Parce qu’elles sont toutes deux victimes

De la sombre nuit…

Passants, faites grâce à la plante obscure,

Au pauvre animal.

Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,

Oh ! plaignez le mal !

Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;

Tout veut un baiser.

Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie

De les écraser,

Pour peu qu’on leur jette un oeil moins superbe,

Tout bas, loin du jour,

La vilaine bête et la mauvaise herbe

Murmurent : Amour !

Et enfin pour terminer, un petit zoom sur le purin d’ortie !

A quoi sert le purin d’ortie ?

Le purin d’ortie est utilisé soit comme engrais, soit comme répulsif naturel contre les pucerons et les acariens.

Le mot du jardinier aguerri : le purin d’ortie est riche en azote, c’est ce qui en fait un engrais efficace, qui stimule la croissance des plantes et les renforce contre certaines maladies.

Bon à savoir : pour fabriquer du purin d’ortie il faut faire macérer 1,5 kg de feuilles d’orties hachées dans 10 litres d’eau. Evitez d’utiliser des orties montées en graines. Au bout d’une quinzaine de jours, on filtre la macération. On dilue le purin avec de l’eau de pluie à raison de 2 litres de purin pour 10 litres d’eau pour l’utilisation en pulvérisation sur le sol contre les maladies cryptogamiques comme le mildiou. Le même dosage convient pour constituer un activateur de croissance riche en sels minéraux. Pour l’utiliser comme insecticide, diluer 1 litre de purin pour 10 litres d’eau. Le purin d’ortie pur est aussi un bon activateur de compost.

Le petit truc qui change tout : couvrez le bac de macération et veillez à mélanger tous les 2 jours. Tant que de petites bulles apparaissent lorsque vous brassez, c’est que la fermentation n’est pas achevée.

Alternative : on peut placer des feuilles d’orties directement au fond du trou de plantation des plants de tomate, comme engrais.

Si vous souhaitez en savoir plus, je vous propose aussi de suivre Le Jardin Extraordinaire du 29 mai prochain, qui sera dédié à l’ortie et à la problématique des plantes médicinales!

Commentaires4 Comments

  1. MARION Jean dit :

    Merci, très intéressant.

    Près de chez nous, le centre des techniques agronomiques de Strée a d’ailleurs développé des recherches concernant la culture de cette plante à haut potentiel sous-utilisée. Ses responsables ont mis au point une véritable filière de l’ortie à usage agricole, comme nourriture notamment pour le bétail, mais aussi pour les chiens…

    Ou peut-on s’en procurer pour les chiens ?

    J’habite pas loin de STREE.

    Jean MARION

  2. Merveilleuse ortie … pour les oiseaux aussi!

    A la fin de l’été, laissez subsister quelques plantes montées en graines: les mésanges s’en régalent !
    Personnellement, j’en cultive dans un grand pot, bien abrité sous une terrasse couverte: les mésanges viennent y picorer jusqu’au milieu de l’hiver, à la recherche des précieux nutriments.

  3. Danièle dit :

    Bonjour,

    je lis avec beaucoup d’intérêt votre article, que je trouve assez complet et très intéressant.
    Pourtant… je suis déçue par votre finale « Et enfin pour en terminer… » :
    Dans le premier point il faudrait faire la différence entre le purin d’ortie et la macération d’ortie: le premier a des vertus protectives etc., le second est éventuellement répulsif etc. La grosse différence entre les deux c’est que le premier met plusieurs Jours à se faire, le second plusieurs Heures. Utiliser du purin d’orties comme répulsif est une bêtise.
    Par contre faire savoir que le purin d’ortie répandu pur peut être un désherbant très (trop) efficace serait un service à rendre, et aussi qu’il ne faut pas donner une solution de purin d’orties à une plante qui a soif (d’abord arroser).

    Dans le second point « Le mot du jardinier aguerri « : c’est un peu simpliste de limiter l’effet de l’ortie à l’azote uniquement alors qu’il y a pas mal de recherches qui ont fait état d’un effet « éliciteur », donc entre autres « protecteur » et endurcisseur contre des agressions extérieures, activateur de croissance, que contient cette plante (et pas seulement de l’azote) et dont une des composantes peut être la silice. Je n’y connais pas grand chose, mais assez pour me rendre compte qu’il vaut mieux ne pas parler de quelque chose que d’en parler en « résumant » trop.

    Dans « Bon à savoir »: de nouveau l’utilisation du purin d’orties comme répulsif et/ou insecticide, alors que pour cet effet c’est de l’ortie macérée peu de temps (ou une tisane, je ne sais plus) qui est utile.

    Pour le reste je suis d’accord.

    Merci de ce bel article, bien complet par ailleurs.
    Danièle

  4. Danièle dit :

    …heu encore un petit commentaire: connaissez-vous la Confrérie de l’ortie, à Juprelle? Ils ont commis un petit livre de cuisine tout-à-fait délicieux dont vous trouverez la piste ici:
    http://myspace.voo.be/franleon/ccjuprelle/Les_associations/ortie/index.htm

    Danièle

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