Linge propre, rivières sales, et poissons transexuels…

Par · 2 sept 2011

Photo du 46240595-09- à 12.50Pour ma rentrée radio sur La Première (dans Nuwa, avec Corinne Boulangier, RTBF), voici un topo sur une information qui a défrayé la chronique fin du mois d’août : Greenpeace révélait alors que les vêtements de quatorze grandes marques contenaient des substances toxiques. Alors, info ou intox, et surtout, quel impact sur notre santé et sur l’environnement ?

Petit rappel des faits, tout d’abord: c’est l’antenne chinoise de Greenpeace qui a publié le 23 août dernier un rapport intitulé Dirty Laundry II ce qui signifie « Linge sale » II. Ce rapport affirme que les vêtements de quatorze marques mondialement connues contiennent des traces de substances chimiques susceptibles de produire des perturbations hormonales. Pour réaliser cette étude, Greenpeace a fait tester 78 produits, fabriqués dans 13 pays. Selon ses analyses, les deux tiers de ces échantillons contiennent de l’ethoxylate de nonylphénol (NPE) pour au moins 1 mg/kilo.

Qu’est ce que l’ethoxylate de nonylphénol ? C’est un produit qui est souvent utilisé comme détergent, notamment dans la production de textiles naturels et synthétiques. Une fois les vêtements lavés, ce produit se dissout dans l’eau en nonylphénol, un sous-produit toxique qui peut, à terme, s’accumuler dans les sédiments des rivières puis dans la chaîne alimentaire.

Concrètement, quels sont ses effets ?

J’ai interrogé à ce sujet Valérie Xhonneux d’Inter Environnement Wallonie, et le Professeur Alfred Bernard, toxicologue à l’UCL. Le nonylphenol est persistant, bioaccumulable et est connu pour être un perturbateur endocrinien. Cela signifie surtout qu’une fois relâché dans l’environnement (lors de la fabrication ou de l’utilisation, donc soit au niveau du site de production, soit dans nos contrées lors du lavage des vêtements en machine ), le nonylphenol peut être rejeté dans l’environnement et s’y accumuler. On sait qu’il provoque des altérations du développement des organes reproducteurs chez les poissons et d’autres organismes aquatiques, comme les batraciens, ainsi que des impacts sur les cellules du système immunitaire. Ces perturbations endocriniennes peuvent se traduir par une féminisation des mâles chez les poissons. C’est un phénomène désormais bien connu, qui a fait l’objet, dès la fin des années 1980, de programmes d’études dans les estuaires en Europe.

Mais la présence de traces de ces substances potentiellement dangereuses décelées sur des vêtements entraîne-t-elle des risques pour la santé humaine ?

Si la campagne de Greenpeace joue un peu sur cette peur pour attirer notre attention, l’organisation militante écologiste se veut d’emblée rassurante puisqu’elle dit aussi dans ce rapport que « rien ne permet de penser que les niveaux de NPE mesurés présentent un risque direct pour les personnes qui portent ces vêtements ». J’ai posé la question au toxicologue belge Alfred Bernard, qui confirme qu’il n’y a pas de danger à porter ces vêtements, à les mettre au contact avec la peau. Aucune étude n’a jamais prouvé d’effets du NE sur la reproduction chez l’homme. Et, toujours selon Alfred Bernard, cela s’explique par le fait que l’organisme humain n’est pas constitué de la même façon que celui des animaux aquatiques. Notre peau constitue une barrière plus performante : si on ne porte pas ces vêtements mouillés, cette barrière est efficace, et ne laisse passer qu’une quantité de substance dont les effets restent négligeables. Concernant les perturbateurs endocriniens, le Professeur Alfred Bernard suggère de chercher les causes dans certains comportements et modes de vie : on pointe par exemple en ce moment les effets du chlore des piscine sur la baisse de fertilité. Mais c’est un autre sujet à part entière, sur lequel je vous propose de revenir plus tard. En ce qui concerne le nonylphénol, donc, si ses effets sur l’environnement sont indéniablement importants et justifient une campagne de sensibilisation et de pression sur les fabricants et distributeurs de textiles, pas de panique par contre pour notre santé de façon directe.

Cela ne signifie pas que l’on ne doit pas se méfier des textiles pour autant…

Le NE n’est pas le seul produit litigieux utilisé dans le textile, on trouve aussi des phtalates, des colles, des encres d’imprimerie ou encore des colorants interdits dans de nombreux tissus synthétiques importés depuis la Chine ou l’Inde. Plus que jamais la vigilance des importateurs est importante. Le problème, c’est la plupart de nos vêtements sont réalisés en Chine, et que la législation y est plus tolérante qu’en Union Européenne. Les grandes marques qui importent en Europe des vêtements produits en Chine ont un rôle à jouer, c’est pour cela qu’il est important de les responsabiliser. Il faut rester attentifs à leurs exigences de fabrication, et se méfier d’autant plus des produits contrefaits, qui eux n’offrent aucune, contrairement aux grandes marques qui imposent en Asie un cahier des charges dans leur production, un cahier qui peut être amélioré, c’est son avantage sur l’industrie parallèle de produits copiés qui n’obéit pas à ces règles.

Est-ce que le nonylphénol éthoxylate est indispensable, peut-on le remplacer dans l’industrie textile par un autre produit moins nocif? Le nonylphénol (NE) et les ethoxylates de nonylphénol sont inscrits comme substances dangereuses prioritaires qui font l’objet d’une interdiction d’emploi et de mise sur le marché en Europe depuis l’adoption de la directive Reach, le 18 juin 2003. On ne les trouve donc pas dans les vêtements fabriqués en Europe : c’est donc que l’on peut s’en passer. Des programmes d’études ont été lancés pour trouver des produits de substitution au NE en Europe d’ici à 2015-2020.

Pourquoi Greenpeace met la pression sur les marques et est-ce que ça marche ?

Un premier rapport de Greenpeace Chine (Dirty Laundry I), sorti le 13 juillet, mettait en évidence les rejets toxiques de NPE, mais aussi de produits chimiques perfluorés (PFC), détectés dans les eaux usées de deux des plus gros fournisseurs de l’industrie, dans le delta du fleuve Yangzi et dans celui de la rivière des Perles. Les actions de Greenpeace se sont succédées pour mettre la pression sur ces industriels : le 23 juillet, notamment, 600 personnes se sont dévêtues devant des magasins de grande marque dans 13 villes du monde, dont Pékin. Et oui, cela marche : depuis lors, plusieurs grandes marques se sont engagées à exiger que leurs vêtements soient produits sans provoquer de rejets de produits chimiques dangereux, comme Puma ou Nike. Il y a bien certaines marques qui contestent les méthodes du test de Greenpeace, comme H &M, qui a décidé de ne plus utiliser ce produit depuis 2009 , mais dont 4 des six vêtements achetés par Greenpeace, ont été testés positifs. La célèbre marque américaine Abercrombie & Fitch a également contesté les résultats de ces tests mais promis d’améliorer les choses. Le journal Le Monde rapportait que pour l’Union des industries textiles (UIT), l’outil de mesure utilisé par l’ONG est biaisé : « Si l’on compare les résultats de l’étude toxicologique avec le taux limite réglementaire de l’Union européenne, qui s’applique aux substances et aux préparations et non pas aux produits finis, seuls deux articles – un d’Abercrombie &Fitch fabriqué en Chine et de Converse aux Philippines – sur les 78 testés ont des taux supérieurs à 1 000 mg/kg. »Mais ce qu’il faut noter surtout, c’est que la mobilisation des internautes et de la presse chinoise ont fait en sorte que le ministère chinois de l’environnement a dû reconnaître le rejet de substances polluantes, même si aucune loi ne les sanctionne. Cela veut dire que même en Chine, les choses sont en train de changer…

Peut-on faire quelque chose, en tant que consommateurs? La campagne de Greenpeace s’appuie sur le nonylphénol – mais vise l’ensemble des substances dangereuses présentes dans les vêtements. On peut dès lors soutenir l’action Detox de Greenpeace est une possibilité. On peut aussi soutenir la campagne vêtementspropres.be (qui vise aussi la prise en compte des aspects sociaux du travail). La campagne « ça passe par ma commune » propose de faire pression au niveau communal pour que les communes exigent de leurs fournisseurs des vêtements fabriqués dans de bonnes conditions. On peut aussi faire valoir son « droit de savoir » (http://www.sante-environnement.be/spip.php?article347) : demander aux fabricants si des substances dangereuses sont présentes dans leurs produits AVANT de les acheter, et leur demander quelle est leur stratégie de substitution (au plus des consommateurs poseront la question, au plus les fabricants seront mis sous pression et seront incités à modifier leurs pratiques). Et puis, tout simplement, on peut choisir des vêtement bio, ou mieux, tenter de porter ses vêtements plus longtemps ! Plus ils sont vieux et lavés, moins ils contiennent de substances toxiques et risquent d’en rejeter. Personne n’a envie de s’habiller ringard, mais on peut choisir de customiser ses vêtements pour leur donner une seconde vie. Il y a de plus en plus de stages proposés à ce sujet, et notamment un stage en mai prochain au CRIE de Liège. Ce n’est pas pour tout de suite, mais il existe d’autres possibilités, que je posterai régulièrement sur la page Facebook du blog, bienvenue à tous !


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