Les femmes doivent-elles avoir peur des couches lavables?

Par · 22 fév 2010

9782081231443

Les langes lavables sont-ils un vrai progrès écologique ou un retour en arrière? C’est la question que pose Elisabeth Badinter dans son dernier livre « Le conflit la femme et la mère » (Ed. Flammarion). Lors de cette chronique, diffusée dans l’émission Nuwa de ce jour, à podcaster ici, nous nous pencherons donc sur les nouvelles façons de langer: les couches réutilisables sont-elles un réel progrès écologique, demandent-elles plus de travail, que valent les alternatives jetables qui se disent écologiques? Il y a une trentaine d’années déjà avec l’ »Amour en plus », Elisabeth Badinter avait suscité le débat puisqu’elle défendait l’idée que l’instinct maternel n’existait pas. La philosophe nous revient avec un livre qui fait une nouvelle fois polémique : dans son dernier ouvrage, elle explique comment, selon elle, l’idéologie naturaliste ambiante représente un danger pour l’émancipation des femmes et l’égalité des sexes. Pour elle, les couches lavables, mettent en péril l’autonomie des femmes, tout comme l’allaitement et d’autres pratiques de plus en plus prônées dans une société qui tente d’accorder plus d’attention à la nature.

Elisabeth Badinter semble pourtant admettre que la couche–culotte jetable fait des ravages sur l’environnement ? Si la philosophe s’inscrit dans le clan des climato-sceptiques, elle admet que l’utilisation des langes jetables est un massacre écologique. Elle cite elle-même le fait qu’un bébé entre zéro et trente mois produit à lui seul une tonne de déchets, lesquels mettraient deux à cinq siècles à se dégrader… Pour compléter ces chiffres, on peut rappeler que de sa naissance à deux ans et demi environs, un enfant devra être changé entre 4300 et 6000 fois !  Sur base de ce dernier chiffre, on peut estimer la consommation de langes dits « classiques » à 25 kilos de plastique en polypropylène, ce qui équivaut, au niveau des matières premières, à 67 kg de pétrole brut, et à l’équivalent de 4 à 5 arbres pour le feuillet absorbant, qui est en plus la plupart du temps blanchi au chlore…

La féministe française se dit frappée par la méfiance actuelle à l’égard de tout ce qui est chimique, artificiel, par opposition à tout ce qui et naturel.  Cette crainte par rapport aux produits chimiques est en effet un argument de ceux qui vantent les couches lavables… Les fabricants de langes utilisent du polyacrylate de sodium, une matière synthétique qui est connue pour absorber jusqu’à 100 fois son poids en eau. Cette substance, parce qu’elle était suspectée de pouvoir provoquer des allergies graves et mêmes des chocs toxiques, n’est plus admise dans la fabrication des tampons féminins aux Etats-Unis depuis 1985…  et pourtant on la trouve toujours dans les langes ! D’autres produits ont défrayé la chronique au cours des vingt dernières années : en 2000, notamment, Greenpeace avait trouvé dans les couches du TBT (tributylétain) et d’autres composés toxiques perturbateurs des systèmes immunitaire et hormonal. Les chercheurs publient régulièrement des études qui mettent en évidence les effets possibles sur la santé des produits utilisés pour les langes. Chez les garçons, en particulier, les matières plastiques des couches jetables élèvent la température des testicules, ce qui pourrait être un facteur de la stérilité masculine croissante… Deviendrait-on parano ? C’est ce qu’on pourrait penser, puisque la semaine dernière, je vous parlais aussi dans Nuwa des dangers que représente le bisphénol A, substance que l’on retrouve dans les biberons en polycarbonate… Certaines de ces craintes par rapport aux substances issues de la chimie de synthèse sont pourtant bien légitimes : si elles émergent aujourd’hui, ce n’est peut-être pas une question d’idéologie, mais plutôt parce que nous arrivons dans une période où nous avons enfin un peu de recul sur des inventions qui ne sont pas bien vieilles !

Mais sur le plan écologique, les langes lavables sont-ils gagnants quand on tient compte de la consommation qu’ils impliquent en matières premières, énergie, déchets ou en eau ? Oui, des études existent aujourd’hui qui le montrent avec précision, comme notamment la thèse d’une jeune belge, Anne-Sophie Ourth, publiée en 2003 à la faculté des sciences agronomiques de Gembloux. Dans le « Guide des couches lavables et autres alternatives jetables » publié aux Editions Grandir Autrement, les auteurs se basent sur différentes études pour affirmer que les couches jetables consomment 3,5 fois plus d’énergie, 2,3 fois plus d’eau, 8,3 fois plus de matières premières non renouvelables. Ces langes génèrent 60 fois plus de déchets solides que les couches lavables… En Flandre, la commune de Huldenberg a estimé le poids de déchets en couches jetables d’un seul enfant à 1062 kg : s’en passer permettrait de réduire de 9% le volume des déchets ménagers.

Au cours d’une interview publiée dans Le Soir, Elisabeth Badinter estimait que les couches culottes lavables sont un retour aux mœurs de nos grands-mères: c’est sans doute mal connaître les nouveaux systèmes de couches, qui n’ont pas grand chose à avoir avec les langes en tissus à l’ancienne : les nouvelles couches sont plus faciles à utiliser et à entretenir. Mais elles demandent tout de même quelques efforts en plus que les jetables…Or on sait que les taches ménagères restent encore trop souvent à la charge des femmes. Voilà pourquoi Elisabeth Badinter fustige le fait que l’ancienne ministre de l’écologie en France, Nathalie Kosciusko-Morizet ait tenté de créer une taxe sur les couches jetables. Badinter estime qu’il aurait mieux valu encourager la fabrications des couches biodégradables

Que valent ces couches jetables écologiques ? Une partie de leur cellulose est issue de forêts durablement gérées et non blanchie, ce qui limite les impacts négatifs sur l’environnement. Pour certaines,  la partie étanche de la couche est fabriquée à partir d’amidon de maïs,  une ressource renouvelable, biodégradable et donc compostable. Mais assez difficilement dans un compost à domicile : un compostage industriel est nécessaire. Toutes les parties ne sont pas biodégradables, et même si on enlève les velcros par exemple, la plupart des couches dites écologiques contiennent du polyacrylate de sodium… Ces langes restent moins écologiques que les lavables, mais ils sont une avancée par rapport aux langes classiques. On peut tout de même noter que dans certaines communes wallonnes, le nouveau tri des déchets dans les poubelles à puces admet les langes dans la poubelle à déchets organiques : ceux-ci prennent ensuite la direction d’une centrale de biométhanisation. C’est un progrès qui change un peu la donne. Les choses devraient encore s’améliorer dans les années à venir, du côté des fabricants qui tentent de mettre au point une couche entièrement biodégradable…

Les langes lavables doivent-ils finalement faire peur aux femmes ? Certainement pas. A condition que les hommes n’en aient pas peur non plus, et qu’ils se frottent à la lessive, ce qui est tout de même le cas de plus en plus d’entre eux ! Mais on peut aussi plaider pour que d’autres solutions structurelles soient développées pour faciliter l’utilisation des couches lavables : à Bruxelles, Eco-Tribu propose déjà un service de lavage et ramassage à domicile des couches souillées. Si les utilisateurs de couches lavables se multiplient, on pourrait voir émerger ce type de service ailleurs, et le cercle vertueux s’enclencher. Là, les pouvoirs publics ont un rôle à jouer : certaines communes proposent déjà des primes pour alléger l’achat ou la location des couches lavables. A Bruxelles, il n’y a qu’Etterbeek qui propose ce type de prime depuis le début de l’année. Mais en Wallonie, l’idée est appliquée dans 5 communes, et en Flandre dans plus de 20 communes…  Il y a encore du chemin à parcourir, mais les choses bougent dans le bon sens!

 

En conclusion, voici aussi ce que j’ai pensé du livre d’Elisabeth Badinter: tout n’est pas à jeter dans son discours, qui est passionnant, que l’on soit d’accord avec elle ou pas. On peut regretter qu’il y ait trop peu de nuances, mais n’est-ce pas son intention, afin de justement susciter le débat? Ce livre m’a donné envie de relire en tout cas « L’amour en plus », qui m’avait passionnée lorsque je l’avais découvert peu après être devenue maman. Enfin, je pense qu’Elisabeth Badinter se trompe d’ennemi. Ce n’est pas l’écologie qui représente un danger, mais l’individualisme ambiant, et cette idée très actuelle qui veut que chaque être humain doive accéder au Bonheur, à l’épanouissement personnel… On peut se protéger des nuisances environnementales et tenter d’améliorer notre qualité de vie sans virer dans la phobie. Aujourd’hui, une nouvelle génération de parents se partagent les tâches. Tout le monde n’en est pas là, mais ce qui compte, c’est que les choix subsistent. Il faut fuire les dictatures, qu’elles soient vertes ou autres. Et en matière de parentalité, essayer d’être les parents les moins mauvais possibles, plutôt que les meilleurs. Elisabeth Badinter disait au Soir « Aussitôt qu’on est mère, on est coupable! Toutes les femmes le savent ». Voilà qui me semble dramatiser une réalité: aussitôt que nous sommes parents, nous sommes responsables. Tous les papas et toutes les mamans devraient le savoir… Mais ça, c’est mon optimisme qui prend le dessus: j’avais au contraire l’impression qu’aujourd’hui, certains parents modernes parvenaient à un certain équilibre. De fait, au prix de négociations perpétuelles pour arriver à un équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Mais l’équilibre, n’est-ce pas toujours quelque chose à négocier, renouveler, comme si on marchait sur un fil tendu?

Voir aussi les autres articles publiés à ce sujet sur le blog…

Commentaires9 Comments

  1. Capucine dit :

    Waouw, super ton article ! J’avais entendu parler du livre et avec ton analyse toute en modération, j’ai bien envie de le lire.

    Une question me chipote depuis ce début d’année : ma commune a introduit les sacs poubelle pour déchets « biodégradables » dans lesquels on peut mettre… les langes sales !!! Mais curieusement pas les lingettes…

    J’aimerais avoir plus d’informations sur le danger ou non de mettre des langes (non écologiques) dans le sac à compost… Va-t’on vraiment faire du compost avec toutes ces substances dedans ? N’y a-t-il pas un risque ?

    Personnellement, je paie le prix de mon « non-écologie » et je mets les langes usagés dans la poubelle à puces. Pas encore eu le courage de passer aux lavables…

    Merci si tu as des infos sur le « compostage » des langes !

  2. Isabelle dit :

    Bonjour Capucine,
    c’est une bonne question, à laquelle je réponds déjà en partie dans la chronique. En fait, le contenu des poubelles à puces pour déchets organiques, y compris les langes (qu’ils soient « écologiques » ou non) part à la centrale de biométhanisation d’IDELUX. Je m’étais informée de cela auprès d’eux. Ce qui me tracasse encore, et raison pour laquelle j’ai réentamé des démarches vis à vis d’IDELUX, c’est que sur leur site, on voit que le digestat de la biométhanisation est utilisé pour du compost. Je voudrais aller visiter la centrale de biométhanisation, et espère que ce sera possible. Je pourrai alors vous en dire plus!

  3. Capucine dit :

    Biométhanisé, composté, digesté,… voilà encore des choses à expliquer à tes auditeurs / lecteurs ! Merci beaucoup pour la réponse rapide !

    Comique, depuis que je t’ai lue, je vois parler d’Elisabeth Badinter partout : sur le net, à la télé,… Elle a le don de susciter la polémique :-)

  4. helene dit :

    intéressant tout ca … je voudrais bien passer aux langes écologiques jetables mais ne sais pas ou me les procurer ! avez vous des adresses à me proposer ?
    merci et bonne continuation.

  5. Isabelle dit :

    Bonjour Hélène,

    habitez-vous en Belgique? J’ai fait une liste non exhaustive des magasins dans cet article:http://www.madamenature.be/television/sans-chichis/les-langes-lavables-co ntre-attaquent

    Bonne continuation!

  6. Capucine dit :

    Calin-Malin (http://www.calin-malin.be) à Nethen (entre Wavre et Louvain) est un des plus ancien et Anne donne de super bons conseils !

  7. Hélène dit :

    « Idée très actuelle qui veut que chaque être humain doive accéder au Bonheur » ???? Comment donc définissez-vous le bonheur ?
    Un certain système de pensée qui date du VIe siècle avant J.-C s’est largement intéressé à la question et en fait d’ailleurs la pierre angulaire de sa philosophie.

    Au fait, je ne vois nulle part dans votre article d’estimation du temps consacré au traitement des fameux langes ? C’est dommage.

  8. Vincent dit :

    Isabelle,
    Mais pourquoi ne nous avez-vous pas dit ça plutôt? ;o))
    Ca me fait mal de penser aux tonnes de langes que ma femme et moi avons évacués aux poubelles… Trop tard, nos enfants ont 10 et 12 ans. Continuez à diffuser cela, pour que les nouveaux parents n’aient pas à se trouver dans notre cas!
    Note: Allier lange lavable et toilettes sèches (que nous utilisons désormais) est un pas supplémentaire énorme pour l’écologie. Je renvoie vers les Amis de la Terre pour plus d’informations:
    http://www.amisdelaterre.be/article.php3?id_article=322
    http://www.amisdelaterre.be/article.php3?id_article=239&var_recherche=toilettes+seches
    Je me réjouis de vous écouter cet après-midi,
    Vincent

  9. Isabelle dit :

    Bonsoir Hélène,

    excusez-moi d’avoir un peu tardé. Par idée du bonheur avec un grand B, c’est cette idée que l’on retrouve un peu partout dans la société d’aujourd’hui, qui veut que chacun ait une vie parfaite, et trouve un épanouissement permanent en toute chose. Il y a aujourd’hui beaucoup de stéréotypes sur le bonheur dans lesquels les gens, me semble-t-il, s’enferment. Ce n’est pas ma définition du bonheur, qui serait plus proche en effet de celle à laquelle vous faites allusion. Une vraie philosophie de vie, dans l’acceptation de tout ce que cette vie peut nous apporter…

    Quant à l’estimation du temps pour l’entretien des couches, j’ai du mal à mettre un chiffre dessus. Disons qu’il me faut 2 lessives par semaine consacrées aux langes. Mais il y a le séchage, qui prend du temps, car il est conseillé de ne pas utiliser de sèche-linge (pour éviter que les langes ne s’abiment plus vite, mais aussi pour des questions logiques d’écologie). Tout cela est en fait moins une question de temps que d’organisation! J’espère avoir répondu à vos questions?

Ajouter un commentaire

*