Les crevettes sous la loupe

Par · 18 mai 2012

Avec plus de 4 millions de tonnes de crevettes vendues chaque année dans le monde, la crevette est le premier produit de la mer échangé sur le marché international, devant le thon et le saumon . Malheureusement, ce petit crustacé occasionne des dégâts liés à la pêche industrielle dont elle est l’objet. Les 3/4 des crevettes vendues sont « des crevettes sauvages, pêchées au moyen de filets coniques que les bateaux traînent  dans les estuaires et les baies , avec des conséquences sur les fonds marins qui s’apparentent à la déforestation en surface ». Dans les zones tropicales, il est courant que pour obtenir un seul kilo de crevettes, on pêche 10 kilos de poissons, tortues marines et autres prises dites « annexes » .

Les crevettes d’élevage sont une alternative mais pas une solution. 90% des élevages sont situés en Asie (Indonésie, Thaïlande, Philippines, etc.), et ils sont passés à l’échelle industrielle, occasionnant de gros dégâts environnementaux : ils sont responsables de la destruction massive des récifs coralliens et des forêts de mangrove. Les mangroves sont gravement menacées : elles protègent normalement les côtes de l’érosion et les populations des raz-de-marée, or elles rétrécissent de 2 % à 8 % par an en Asie du Sud-Est et ont globalement été détruites de moitié dans les pays tropicaux et subtropicaux, dont elles recouvraient autrefois les trois quarts des côtes. Selon le biologiste J. Boone Kauffman de l’Université de l’État d’Oregon, « l’empreinte carbone de crevettes produites sur ce type de terrain est environ dix fois plus importante que la quantité équivalente de boeuf produite en zone de forêt tropicale», et ce sans tenir compte des émissions de gaz à effet de serre de l’élevage, la nourriture, le conditionnement, le stockage et l’expédition des marchandises ! Pour le biologiste, un sachet de 450 grammes de crevettes surgelées produirait une tonne de dioxyde de carbone.

Ce n’est pas le seul impact : on imagine que comme souvent dans ces élevages industriels, on utilise des pesticides ou des antibiotiques…

Oui, et ces produits ainsi que les fertilisants chimiques polluent les récifs coralliens, et détruisent la biodiversité locale. Sans compter que les élevages industriels ne sont pas des modèles en terme de conditions de travail de leurs ouvriers.

Et puis la crevette voyage pour arriver dans nos assiettes…

C’est LE produit de la mer qui voyage le plus : 72% des crevettes consommées dans les pays occidentaux viennent d’Asie. Il reste des crevettes pêchées en Mer du Nord, mais on connait leur cas d’école : elles sont transportées en camion jusqu’au Maroc pour y être décortiquées et emballées, avant de revenir en Europe pour être consommées… Certains exploitants ont bien tenté d’installer des machines à décortiquer aux Pays-Bas par exemple. Mais cette solution ne les satisfait pas : le décorticage mécanique crée trop de déchets, et les machines parviennent difficilement à respecter les normes d’hygiène…

On a aussi parlé à un moment du fait que les crevettes contenaient parfois des additifs chimiques destinés à prolonger leur conservation.

Les benzoates, sorbates et autres sulfites sont autorisés en quantité limitée mais leur présence doit être mentionnée sur l’étiquette… Ce qui ne se trouve pas sur l’étiquette, par contre, ce sont les polluants que les crevettes peuvent avoir absorbé dans les eaux marines (métaux lourds comme le plomb, le cadmium ou le mercure. Heureusement, globalement, les associations de consommateurs sont plutôt rassurantes sur ce point.

Est-ce que les solutions pour des crevettes durables passent par l’écocertification, comme pour le poisson ?

L’écocertification environnementale des élevages progresse partout dans le monde , et notamment pour les élevages de crevettes en Asie. Quelques initiatives internationales ont été lancées dans ce sens  mais aucun label n’émerge pour le moment de manière forte pour les consommateurs…

On commence à trouver des crevettes labellisées AB (agriculture biologique), en provenance par exemple de Madagascar : leur cahier des charges garantit des densités raisonnables (8 à 13 crevettes/m2), un recours limité aux antibiotiques, et l’alimentation à base de produits végétaux certifiés bio et de farine de poissons issus de stocks sauvages gérés par quotas de pêche.

Certains labels sont polémiques… Il est vrai que le WWF, qui tente de créer une certification écologique pour la filière de la crevette se voit adresser des critiques, comme c’est le cas dans les dossiers du soja et de l’huile de palme « responsables ». Fin avril, une centaine d’ONG ont adressé une lettre ouverte [1] à l’association environnementale : ces ONG doutent en effet que les standards de certification prônés par le WWF suffisent pour garantir une production plus respectueuse de l’environnement. Selon elles toujours, les standards de la certification sont trop faibles et risquent de provoquer davantage de dommages locaux. Ces normes auraient en effet été affaiblies, au cours de leur élaboration, afin de s’assurer « qu’au moins 20 % de la production industrielle de crevettes puissent être immédiatement certifiés une fois les standards publiés ». Ce que les ONG craignent, c’est qu’en plaçant « un timbre vert » sur la crevette tropicale, le label du WWF accentue la demande de ce produit, ce qui aurait pour effet d’accélérer l’expansion de cette industrie.

En attendant, comment résoudre ce dilemme ? En l’absence de label convaincants, on peut choisir de préférence les toutes petites crevettes roses pâles issues des eaux froides, plutôt que les gambas ou grosses crevettes type « géantes tigrées » et « king prawns » qui sont sombres lorsqu’elles sont crues et viennent des eaux plus chaudes des pays tropicaux. La pêche aux toutes petites crevettes présente des risques de prises annexes, mais si vous choisissez des crevettes d’Islande, vous avez plus de chances que les techniques de pêche ou d’élevage soient respectueuses de l’environnement : de nouvelles techniques de pêches y sont développées pour éviter les prises annexes. Pour les Belges, reste aussi l’option « crevettes grises décortiquées maison »… Certes, ça prend du temps. Mais préparer un cocktail de crevettes peut aussi être une bonne occupation pendant l’apéro!-)

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