Le prêt-à-porter bientôt prêt- à-durer?

Par · 11 mar 2011

jupe-cravateLe monde de la mode prend-il doucement conscience de ses défauts ? De célèbres créateurs et de grandes marques de prêt à porter lancent des lignes de vêtements dits durables. Tissus récup, ou textiles écologiques : s’agit-il d’une tendance de fond ou d’une récupération à des fins de marketing ? C’était sur cette question que nous nous penchions ce vendredi dans Nuwa (La Première).

Les initiatives se multiplient ces derniers temps. En décembre dernier, Hermès a lancé Petit h., une ligne au travers de laquelle des artistes,  des designers et des artisans du savoir-faire de la célèbre « maison » offrent une nouvelle vie aux matières destinées au rebut pour cause d’imperfections. Les pièces uniques ainsi créés à partir de chutes de cuir, de morceaux d’étoffes précieuses ou de porcelaine ont été vendues entre 90 euros et 40 000 euros.

Ce n’est pas donné, pour de la récup…

Non, mais même de grandes enseignes de prêt à porter bon marché s’y mettent.En ce début 2011, la marque H&M a lancé Waste, une ligne de dix vêtements intégralement re-créés (nouveaux modèles, nouveaux motifs) à partir de matières inutilisées lors de la récente collection créée avec Lanvin. Cette ligne a vraiment fait un buzz dans la blogosphère, malgré le peu de communication officielle d’H&M autour de celle-ci. On a pu lire que la ligne Waste avait été créée à partir d’invendus de la collection Lanvin, ce qui n’est pas le cas, puisque ce sont des rouleaux de textiles en surplus et des déchets de production qui ont été utilisés…

Dans ce cas précis, on peut vraiment se poser la question de savoir s’il s’agit de greenwashing ou d’une tendance de fond…

De l’avis de spécialistes de la mode, autant que de ceux de l’éco-consommation, cette collection permettait surtout à la marque de continuer à surfer sur la vague « Lanvin pour H&M » tout en visant un nouveau public sous couvert d’éco-responsabilité. Cette action était peu coûteuse pour H&M mais risquait de lui rapporter gros, grâce aux addicts de Lanvin. Pour montrer un véritable engagement écologique, il faudrait que l’enseigne de prêt à porter perpétue ce genre d’action sur d’autres de ses collections, moins coûteuses et populaires à la base.

Ce que vous voulez dire, c’est que pour démontrer la durabilité de sa démarche, il faudrait que l’enseigne multiplie ce type de collections ?

En effet, et ce qu’on peut déjà noter, c’est qu’H&M continue sur cette voie puisque la marque sortira au mois d’avril une collection intitulée « Conscious », réalisée à partir de matières « vertes » telles que le coton et le lin biologiques, le Tencel (Le Tencel est une fibre similaire à la viscose produite à partir de pulpe d’eucalyptus) ou le polyester recyclé (fabriqué à partir de bouteilles PET ou de chutes de tissus)… Elle avait déjà produit en 2010 une collection sur le même type de concept. Il faut dire que la marque est un peu sous pression : début 2010, un article du New-York Times révélait notamment qu’un des magasins de la célèbre chaîne H&M avait détruit des vêtements neufs et invendus ! Depuis lors, la grande enseigne du prêt à porter s’était engagée publiquement à ne pas réitérer cette pratique et à trouver des solutions, dont le don à des associations.

Mais est-ce qu’on peut en conclure que cette marque met bien en oeuvre une démarche pour prendre davantage en compte la dimension du développement durable ?

Dans son rapport sur la responsabilité de l’entreprise de 2009, la marque inscrit son objectif d’augmenter de 50 % l’utilisation de coton biologique d’ici à 2013. Reste à savoir quelle proportion de vêtement cela représente… Pour faire davantage la part des choses à propos de la démarche d’H&M, j’ai interrogé Carole Crabbé, coordinatrice de la campagne Vêtements propres, ONG qui monitore les filières de production des entreprises textiles pour tenter d’améliorer les conditions sociales de production. Selon la Campagne Vêtements Propres, H&M ne peut être considéré comme un mauvais élève. L’entreprise a bel et bien investi de façon importante dans une démarche de responsabilité sociale. Le problème, c’est qu’elle ne va pas jusqu’au bout de celle-ci, car elle rechigne à modifier ses pratiques d’achat. Or, ce sont ces pratiques d’achat qui créent de la pression sur les travailleurs, tant en terme de délais qu’en terme financiers. Néanmoins, on peut noter que certains efforts remarquables ont été accomplis par la marque, qui est une des premières, avec Levi’s, à avoir par exemple abandonné la pratique du sablage des jeans. Ces 2 enseignes majeures ont bani l’utilisation de ce procédé dès septembre 2010…

Le sablage des jeans, c’est une technique qui a en effet été fortement critiquée ces dernières semaines…

En France, le collectif « Ethique sur l’étiquette » a organisé le 2 mars dernier à Paris une action symbolique pour dénoncer les dangers du sablage, cette technique qui consiste à vieillir et délaver les jeans. Une méthode peu coûteuse mais dangereuse pour la santé des ouvriers, mais aussi pour l’environnement…Le collectif a utilisé des méthodes un peu spectaculaires pour sensibiliser le public à ce propos. L’action se passait en pleine journée, dans le quartier Haussmann. Au milieu des grands magasins, un homme en blouse de travail se tenait dans une cabine aux vitres transparentes. Autour de lui, une trentaine de militants et de journalistes ont assisté à son ensablage. En guise de sable, des milliers de petites billes de polystyrène sont déversées sur sa tête. En quelques minutes, elles se sont amassées autour de lui comme une montagne blanche…Les passants étaient interpellés par des militants qui distribuaient des tracts portant le slogan « Il est mortel ce jean ».

Mais les ouvriers qui réalisent le sablage ne meurent pas étouffés sous une montagne de sable, tout de même ?

Evidemment, c’est une image, mais le sablage en réalité peut vraiment s’avérer mortel. En Turquie, au Bangladesh, en Chine, au Mexique, en Egypte, notamment, les sableurs de jeans courent un risque très important de contracter une forme aiguë de silicose, une maladie incurable et mortelle. Rien qu’en Turquie, 46 travailleurs-sableurs sont morts des suites de la silicose entre février 2009 et mai 2010. 1200 sableurs sont identifiés comme atteints par la maladie.

C’est pour cette raison que des organisations telles que la Campagne Vêtements Propres font pression sur les marques et les enseignes de vente de jeans. Il y a celles qui ont déjà réagi et aboli le sablage, comme celles dont on vient de parler. Mais il reste encore un certain nombre de marques et d’enseignes internationales qui ne se sont toujours pas engagées à abolir le sablage de leurs filières d’approvisionnement. 
La Campagne Vêtements Propres a contacté en ce sens une centaine de marques et enseignes.

On peut consulter le détail des réponses et engagements, ou de l’absence de ces engagements sur le site de la campagne Vêtements Propres…

Oui, un site depuis lequel on peut agir en tant que consommateur. La Campagne Vêtements Propres appelle les amateurs de jeans à exiger des jeans « sandblast free » et à écrire aux marques et enseignes pour leur demander d’abolir le sablage de leurs filières d’approvisionnement. 
Elle invite également les organisations à soutenir la campagne pour l’abolition du sablage en signant le manifeste pour l’abolition du sablage.

Mais pour en revenir aux vêtements dits durables, est-ce que la véritable solution, ce ne serait pas plutôt de porter les vêtements plus longtemps, tout simplement ?

Ne nous faisons pas plus catholiques que le pape, ou en l’occurrence, plus écolos que Nicolas Hulot… On aime pouvoir changer de vêtements au gré de nos humeurs, ou pouvoir aussi adapter sa garde-robe à nos envies ou à la mode, c’est un plaisir comme un autre. Alors, bien sûr, il y a la filière récup. Mais celle-ci comporte quelques difficultés qui la coupent d’une certaine partie des consommateurs… Il n’est pas facile de trouver une alternative aux deux réseaux de distribution de fripes qui existent aujourd’hui : il y a d’une part les magasins de seconde main, ou friperies, où il faut avoir le goût et la patience de fouiller, et parfois aussi un peu de talent ou de connaissance en couture, pour réparer une pièce, l’adapter ou la customiser. Et puis d’autre part, il y a les créations de pièces uniques à base de vêtements de récup par de grands couturiers…Puisqu’on parle de jeans par exemple, Martin Margiella a réalisé quelques silhouettes toutes de jeans de récupération vêtues, façon haute couture. C’est un joli travail, mais qui n’est évidemment pas à la portée de toutes les bourses.

Ce qu’il faudrait, ce sont de véritables boutiques de prêt-à-porter récup, où on pourrait trouver des vêtements tendance recréés à partir d’anciennes pièces à prix doux. Mais est-ce réaliste d’espérer que cela existe un jour ?

Et bien, la toute bonne nouvelle, c’est que ce type de prêt à porter est en train d’émerger tout doucement… A Bruxelles, il y a Récréart, un atelier d’insertion sociale dont les couturières proposent dans leur boutique de la rue Haute des créations à base de textiles de récupération. Je vous ai apporté Xavier cette écharpe que j’ai trouvée là-bas, réalisée avec des manches de pulls… Ou encore cette jupe créée à base d’un assemblage de cravates… J’y ai trouvé aussi des chapeaux originaux, des sarouels tout à fait tendance. L’atelier réalise aussi des retouches pour redonner une seconde vie à vos propres vêtements, c’est toujours bon à savoir… Et puis, ce n’est heureusement pas une initiative isolée. En cherchant un peu autour de soi, on découvre qu’il existe de plus en plus d’initiatives en ce sens. En Wallonie, Aurélie Mouton a lancé « Recycle tes fripes », une initiative qui va dans le même sens, par exemple avec cette ligne de T-Shirt pour ados, conçus comme une série, pour alléger le prix, mais entièrement récup.

Ce qui est tendance aussi, c’est d’apprendre à réinventer soi-même sa garde-robe à peu de frais…

Pour ceux qui craignent de manquer d’imagination ou de n’être pas assez doué de leurs 10 doigts, on trouve de plus en plus de stages qui réveillent la créativité dans ce domaine… « Recycle tes fripes en organise ». Sur Facebook, on peut retrouver Ré-Créative, un projet dynamique d’ateliers de créations à partir de textiles de réemploi. Le CRIE d’Harchies (centre régional d’initiation à l’environnement) propose une formation Berlouf sur le thème de « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme », pour apprendre à donner une nouvelle vie aux vêtements, une formation qui commençait hier et se poursuit entre autres dès le 24 mars prochain…

Vous nous conseillez donc de nous mettre à la couture. Pourquoi pas. Mais pour ceux que ça rebute, d’autres solutions ?

J’ai deux propositions originales à vous faire, Xavier… J’ai découvert cette semaine un blog qui s’appelle « What did you not buy today », traduction, que n’avez-vous pas acheté aujourd’hui. C’est un blog en Français, comme son nom ne l’indique pas, et surtout un blog illustré. Le principe est rigolo : pour vous éviter de craquer en shopping compulsif, ce blogueur vous propose de lui envoyer la liste des achats auxquels vous avez résisté, liste qu’il illustre avec un joli dessin et poste sur son blog… On peut ensuite partager ce post avec ses amis sur Facebook et les laisser commenter notre résistance à la consommation compulsive! Autre lien intéressant, très concret cette fois : le site http://www.tshirtspropres.be/ vous propose d’imprimer des t-shirts publicitaires fabriqués dans de bonnes conditions… Une bonne idée à glisser aux groupes d’étudiants, de sportifs, aux associations et pourquoi pas aussi à votre patron…

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