L’eau alumineuse, non. L’eau du robinet, oui !

Par · 10 juin 2010

Nuwa eau2Trop de nitrates et de pesticides : le dernier rapport sur la qualité des eaux souterraines publié par l’administration wallonne en mars 2010 faisait état d’une dégradation de la qualité de ces eaux.
Un documentaire diffusé au mois de mai dernier en France dénonçait quant à lui la présence à des doses inquiétantes d’aluminium dans l’or bleu des robinets de l’Hexagone. Ce 10 juin 2010 dans Nuwa, mais aussi dans le magazine Imagine des mois de juillet-août, je tentais de faire le point sur la qualité de nos eaux de distribution… Vaut-il finalement mieux consommer de l’eau du robinet ou de l’eau en bouteille ?

 

C’est un vieux débat! D’un côté, il y a les accros de l’eau en bouteille, qui trouvent que l’eau du robinet a souvent un mauvais goût et suspectent celle-ci de ne pas avoir autant de qualités que l’eau minérale, et de l’autre, ceux qui accusent la consommation d’eau en bouteille d’être source de transport, d’emballage, et donc de pollution. Jusque là, il semblait ne pas y avoir photo : on nous a assuré que l’eau du robinet était on ne peut plus saine et surveillée, et qu’elle avait en outre l’avantage de coûter jusqu’à 200 fois moins cher que l’eau embouteillée (certains parlent même de 1000 fois !).

 

Mais ces arguments convaincants ont été ébranlés récemment par de nouvelles données… Effectivement, et particulièrement par la diffusion, le 17 mai dernier, du documentaire « Du poison dans l’eau du robinet ». La réalisatrice Sophie Le Gall jetait un pavé dans l’eau de distribution française au travers d’une enquête qui identifiait entre autres la présence à des doses inquiétantes d’aluminium dans l’or bleu des robinets de l’Hexagone. Des doses qui dépassent dans certaines régions, la norme de 200 microgrammes par litre fixée par la directive-cadre européenne de 2000.

 

Cette présence d’aluminium représente-t-elle un risque pour le consommateur ?

C’était en tout cas le propos, un brin alarmiste, de ce reportage : l’aluminium jouerait un rôle dans la maladie d’Alzheimer. Le problème, c’est que l’implication de l’aluminium dans cette maladie fait encore débat à l’heure actuelle. Bien que plusieurs études importantes mènent à ces présomptions, il n’existe pas de consensus scientifique à ce propos. Une des études qui a fait le plus de bruit est celle menée par le Pr Jean-François Dartigues, de l’Université de Bordeaux,  et qui a été publiée en 2000 dans le prestigieux « American Journal of Epidemiology ». Selon l’équipe de chercheurs qui a suivi pendant 8 ans 3777 personnes âgées de plus de 65 ans dans 2 départements français, les consommateurs dont l’eau du robinet contient plus de 0,1 mg d’aluminium par litre courent deux fois plus de risque de développer la maladie d’Alzheimer, alors même que les normes actuelles tolèrent jusqu’à 0,2 mg par litre (càd 200 microgrammes)…

 

Que faut-il en penser ? Chez nous, des organismes tels qu’Aquawal (l’Union professionnelle des opérateurs publics du cycle de l’eau en Wallonie) et Belgaqua (Fédération belge du secteur de l’eau) se veulent rassurants. J’ai interviewé pour faire le point à ce sujet un des spécialistes de la question qui est belge, le neurobiologiste Philippe van den Bosch Sanchez de Aguilar (UCL). Selon celui-ci,  si le lien causal n’est pas démontré entre l’aluminium et cette maladie, plusieurs études permettent de conclure que l’aluminium, au-delà d’une certaine dose, fragilise le système nerveux, en augmentant la dégénérescence des cellules du cerveau. Les personnes âgées seraient les plus exposées car les barrières naturelles protectrices s’affaiblissent au fil des années…

 

Mais la présence d’aluminium dans l’eau potable n’est-elle pas réglementée ?

Selon l’OMS, la dose journalière tolérable d’aluminium est de 60 mg/jour pour un adulte. En Belgique comme en France et dans le reste de l’Europe, le dépassement de la norme d’aluminium dans l’eau potable est permis car la substance est considérée au regard de la loi comme un référentiel de qualité, et non comme un produit toxique. Pas de panique pour autant… Une recherche sur les sites des distributeurs d’eau, qui publient les résultats des analyses régulières, permet toutefois de constater que les taux d’aluminium des eaux de distribution wallonnes et bruxelloises, généralement inférieurs à 6 microgrammes par litre, sont plutôt rassurants.

 

Les résultats des analyses dans certaines régions françaises semblaient bien moins rassurants… Qu’est-ce qui explique cette différence avec l’eau de nos voisins ? Il faut savoir que la présence d’aluminium dans l’eau de distribution est due, dans la plupart des cas, à l’utilisation de sulfate d’alumine au cours d’un processus de traitement des eaux captées en surface. On utilise ce produit pour éliminer des particules en suspension dans l’eau, par précipitation. Or, en Wallonie, 80% de l’eau du robinet proviennent de captages souterrains et ne nécessitent donc pas le traitement au sulfate d’alumine subi par les eaux de surface pour faciliter leur décantation. Voilà donc une bonne chose pour les consommateurs !

 

Peut-on pour autant être rassurés : il n’y a pas que l’aluminium qui représente un risque pour la santé. Que penser des pesticides et des nitrates par exemple ? 

Le dernier rapport sur la qualité des eaux souterraines publié par l’administration wallonne en mars 2010[1] faisait état d’une dégradation de la qualité de ces eaux, en raison de la présence accrue de nitrates et de pesticides. On peut donc se poser des questions face à notre robinet, puisque la majorité de notre eau provient de captages souterrains. Mais il faut savoir que lorsque cette eau dépasse les taux de nitrates autorisés, c’est à dire 50 mg/l,  elle est mélangée avec de l’ eau dont les taux de nitrates sont plus bas, de sorte que lorsqu’elle sort de notre robinet, elle respecte les normes. Pour rappel, le nitrate, dans l’appareil digestif, peut se transformer en nitrite qui, en combinaison avec des amines, peut former des nitrosamines cancérigènes. Lors d’une série de tests réalisés en 2009, Test-Achats avait pu constater que les 39 échantillons testés respectaient la loi. Mais seuls 4 des échantillons ne dépassaient pas la valeur de 10 mg/l préconisée par l’Afssa (Agence française de sécurité sanitaire des aliments) pour les femmes enceintes et les bébés. L’organisme de défense des consommateurs nous déconseillait donc les eaux de distribution contenant plus de 10 mg/l de nitrate aux femmes enceintes et aux nourrissons. Mais il s’agissait du seul bémol que Test achats posait à l’issue de cette étude de notre or bleu ! Selon cette enquête, les 104,6 l d’eau consommés chaque jour par le Belge, en provenance des réserves souterraines (65 %) ou de surface (35 %) via les 65 sociétés de distribution, présenteraient un casier vierge, du moins au regard de la loi…

 

Qu’en est-il des pesticides ?

Toujours selon Test-Achats, la norme pour les pesticides totaux de 500 ng/l est bien respectées. Mais elle ne repose sur aucune étude toxicologique et a été fixée arbitrairement, sans tenir compte de la spécificité de chaque substance. Elle ne tient notamment pas compte de l’impact de leurs possibles interactions… Un des enjeux actuels est l’abaissement maximal de cette norme. Un abaissement qui demanderait des efforts tant au niveau politique qu’individuel :  au printemps 2010, la Fédération IEW a obtenu les chiffres relatifs aux ventes des substances actives de pesticides en Belgique. Les volumes mis sur le marché ont même triplé voire quadruplé entre 1995 et 2008 ! Plusieurs substances actives appartenant à la catégorie des pesticides considérés par le Pesticide Action Network Europe (PAN EU) comme étant les plus dangereux pour la santé humaine sont toujours autorisés à la vente dans notre pays, sans qu’une diminution des quantités utilisées ne soit observable entre 1995 et 2008, tout au contraire.  Le Rapport analytique de l’état de l’environnement wallon 2009 constate que « Les concentrations de glyphosate, matière active contenue dans certains herbicides totaux fréquemment utilisés par les particuliers, dépassaient en 2004 les normes de potabilité dans plus de 80% des sites de contrôles en Région wallonne. » Ce dont on peut se réjouir, c’est que nous bénéficions d’un système de surveillance performant, qui assure une excellente qualité des eaux de distribution : lorsque les seuils légaux sont dépassés, les stations de captage sont fermées.

 

Mais on le voit, il y a encore des progrès à faire…Et notamment concernant la présence de résidus médicamenteux dans l’eau.

C’est en effet le point noir :  la nouvelle directive européenne sur les normes de qualité environnementale des eaux de surface ne reprend hélas pas les résidus de médicaments (ex. : antibiotiques, oestrogènes) dans sa liste des substances prioritaires à surveiller. Or des études récentes montrent leur présence dans les eaux de surface. Et personne ne connaît avec certitude leur influence, à terme, sur la santé. Ils devraient donc être ajoutés à la directive. Toutefois, on peut une fois encore rassure le consommateur : lors de son test de 2009, Test-Achats n’a pu déceler la présence de résidus d’antibiotiques dans aucun de ses 39 échantillons, ni aucune  trace des cinq hormones féminines naturelles ou synthétiques recherchées dans 15 échantillons urbains.  C’est une bonne nouvelle car des études ont déjà constaté des perturbations hormonales chez les poissons à cause d’oestrogènes qui se fixent dans les graisses.

 

En conclusion, peut-on  continuer de boire l’eau du robinet ?

Attention aux discours alarmistes ! Les industriels de l’eau en bouteille espèrent voir reprendre une consommation qui n’a fait que chuter ces dernières années. Le Belge a bu en moyenne 123,9 litres d’eau en bouteille en 2008, soit 5,1 litres de moins que l’année précédente, selon les chiffres d’une enquête de consommation alimentaire réalisée en 2008. La consommation d’eau en bouteille a diminué de 3,8% en Belgique entre 2004 et 2008. Comme d’autres environnementalistes et spécialistes de l’eau, qui revendiquent pourtant des normes plus sévères, il ne fait pourtant pas de doute que notre eau du robinet, bien surveillée, reste d’une excellente qualité. Inter Environnement Wallonie nous incite à ne pas céder à la tentation : si les taux de nitrates sont encore si hauts, c’est que les mesures prises dans le programme de gestion durable de l’azote en agriculture ne montrent leurs effets qu’avec un retard d’une dizaine d’années. On peut faire usage du principe de précaution pour les personnes les plus fragiles, comme les nourrissons, mais le commun des mortels peut continuer à boire l’eau du robinet. Dénigrer la qualité de l’eau du robinet contribuerait à cautionner l’inaction en ce qui concerne la préservation de ce précieux liquide.

 

 

Une dernière question : est-ce une bonne idée d’utiliser des filtres individuels à domicile ? Il faut être prudent, et les utiliser avec discernement et de façon prudente… L’adoucissement de l’eau dure (calcaire) améliore son goût aux yeux de quelques consommateurs. Mais une eau sans calcaire est aussi dépourvue de calcium et de magnésium. L’eau purifiée à hauteur du robinet peut contenir plus de bactéries que l’eau de distribution… Et enfin, les nouveaux filtres à osmose coûtent cher à l’installation et à l’entretien, et pour chaque litre d’eau épurée,  occasionnent 2 à 3 litres d’eau potable non traitée sont gaspillés et évacués vers les égouts !

 

 

 

 

 

 


[1] http://environnement.wallonie.be/de/eso/atlas/

Commentaires5 Comments

  1. Cessille Petit dit :

    ET que penser des cruches avec un filtre à base de charbon de bois , qu’on conseille de changer tous les mois ?
    De la marque brita par exemple ?

  2. Madame Nature dit :

    Bonjour,

    questionnée, la marque Brita m’a assuré que ses carafes ne contiennent pas de BPA.

    Néanmoins, ce type de carafe filtrante doit être utilisé en respectant des règles d’hygiène très strictes, pour éviter la prolifération des bactéries.

    A ce sujet, vous pouvez lire cet article intéressant: http://www.ecoconso.be/spip.php?article195

    Naturellement vôtre,

    Isabelle

  3. Bair dit :

    Bonjour,

    Votre article est vraiment très bien rédigé et correspond bien à ce que l’on a entendu dernièrement à la TV ou dans les journaux. Mais vu la présence d’aluminium, de pesticides, de médicaments, l’eau du robient est-elle toujours aussi bonne. Est-ce que les filtres type pimag Maxi de Nikken sont sans BPA, enlève le calcium et le magnésium de l’eau filtrée? Quid de l’eau en bouteille? Elles proviennent aussi de sources… et elles sont stockées dans des bouteilles en plastique dans des hangards (si présence BPA avec la chaleur, l’eau doit-être contaminée), ne vaut il pas mieux la prendre ds des bouteilles en verre???

    En fait votre article ouvre une brèche mais il manque encore quelques points, peut-être développé ultérieurement???

  4. Isabelle dit :

    Bonjour Bair,

    merci beaucoup pour vos questions. En effet, le sujet est loin d’être clos. Je reviendrai sur ces questions qui méritent une investigation… Tout cela prend du temps, donc meci pour votre patience!

    A priori, je dirais qu’effectivement, les bouteilles en verre (consignées!) sont préférables…

    Santé!-)

  5. Anna dit :

    Bonjour,
    Très bon article et de manière générale j’apprécie l’esprit de ce site qui vise à informer et à donner des solutions plutôt que de juste « dénoncer ».
    J’ai commencé à m’intéresser à la qualité de l’eau du robinet suite à des problèmes de santé (reins) et depuis quelques semaines je consomme de l’eau en bouteille en attendant de trouver une solution plus appropriée. J’avais un filtre Brita mais apparemment ça n’est pas l’idéal et il reste encore beaucoup de résidus médicamenteux et de pesticides après le filtrage.
    Je me renseigne donc sur les alternatives possibles et on m’a parlé récemment de la fontaine Eva. Connaissez-vous ? Je serais curieuse de connaître votre avis car je n’ai aucune idée de l’efficacité de ce filtre.
    Voici le site du distributeur : http://www.utilebio-france.com/fontaine-eva.htm
    Merci et bonne continuation !

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