Huile de palme: stop ou encore?

Par · 22 mar 2010

GP01MTCDes agrocarburants aux biscuits et viennoiseries, en passant par les cosmétiques, l’huile de palme est partout. Bon marché, elle est la chouchoute des industriels. Les plantations s’étendent, détruisant les forêts tropicales de Malaisie et d’Indonésie en particulier, refuges des derniers Orangs-Outans. Greenpeace a fait la Une de l’actualité sur ce sujet la semaine dernière, alors même que j’étais en train de préparer ce dossier pour Nuwa (La première, RTBF)… C’était donc le dossier du jour, et si vous l’avez raté, le podcast est ici!

L’association environnementale a en effet mis en ligne une parodie de publicité de Nestlé pour ses collations de marque Kit Kat. On y voit un jeune employé en col blanc et cravate faire une pause entre 2 piles de photocopies. Il sort un snack chocolaté, le fourre en bouche sans s’apercevoir qu’il s’agit d’un doigt d’orang-outan. Le sang gicle et, devant nos yeux et ceux des employés horrifiés, le break prend des allures gore. En diffusant sur internet ce clip sanglant, Greenpeace entend dénoncer le fait que Nestlé participe à la destruction des forêts tropicales par l’achat de grandes quantités d’huile de palme.

 

La plus grande société agroalimentaire du monde  participe-t-elle vraiment à la déforestation ? L’entreprise, qui vend plus d’un milliard de produits chaque jour, a presque doublé son utilisation annuelle d’huile de palme au cours des trois dernières années. Or, pour acquérir les 320 000 tonnes d’huile de palme qu’elle utilise, elle se fournit selon Greenpeace en grande partie auprès de Sinar Mas. Principal producteur d’huile de palme en Indonésie, ce groupe ne cesse d’étendre ses plantations de palmiers à huile en ayant recours à des méthodes illégales de déforestation.

GP01X76Si Greenpeace s’attaque en particulier à Nestlé, c’est qu’il s’agit d’un leader dans son domaine d’une part, et d’autre part que le groupe, s’est engagé à soutenir l’arrêt de la déforestation, mais qu’il semble avoir fermé les yeux sur les pratiques de certains de ses fournisseurs! Mais Nestlé n’est pas seul : l’huile de palme est devenue en quelques années l’huile végétale préférée des industriels qui l’utilisent pour la fabrication de produits alimentaires, de cosmétiques et de biocarburants. La demande mondiale monte en flèche. Sur la base des tendances actuelles, elle devrait doubler d’ici à 2030 et tripler à l’horizon 2050.

 

L’huile de palme est fortement prisée car elle a un grand rendement, et est donc très bon marché. Elle constitue 20 à 30 % du poids de certaines recettes industrielles, et est donc une solution économique pour les fabricants qui apprécient en outre sa texture. L’huile de palme est en effet très saturée, ce qui la rend solide et donc plus facile à incorporer dans les processus  de fabrication. L’hydrogénation, c’est à dire l’incorporation de molécules d’hydrogène, permet même de la saturer encore plus, ce qui la rend solide jusqu’à 55°C… Or sous cette forme, l’huile de palme fait partie des fameux acide gras trans contre lesquels les professionnels de la santé nous mettent en garde. Mais on sait aussi que même non transformée, l’huile de palme est particulièrement riche en acides gras saturés : elle en contient trois fois plus que l’huile de tournesol, ce qui en fait un ennemi de la santé de nos artères. 

Il est plus difficile de démontrer ses effets sur la santé que ceux sur l’environnement, qui sont flagrants. Les plantations de palmiers à huile sont  la principale cause de destruction de la forêt tropicale en Malaisie et en Indonésie. Avec son taux record de 2% de forêts détruites chaque année, l’Indonésie est le troisième pays émetteur de gaz à effet de serre, derrière la Chine et les Etats-Unis ! Les écologistes affirment que si l’on intègre les émissions de gaz à effet de serre dues à la déforestation en Indonésie, le bilan carbone des biocarburants serait le double de celui du diesel qu’ils remplacent. Or l’Europe s’est fixée l’objectif de tirer 20 % de sa consommation finale d’énergie des sources renouvelables d’ici 2020.  La Commission européenne essaie en ce moment de déterminer les règles définissant le caractère « durable » des biocarburants. Et ce n’est pas chose simple. Un document émanant de ses services a récemment suscité le débat : il y était question de considérer forêts et plantations d’huile de palme sur le même pied. Si tel était le cas, on pourrait à l’avenir considérer comme une démarche durable le remplacement des forêts par des plantations d’huile de palme, un comble!  Les avis qui seront rendus prochainement  à ce sujet par la Commission européenne seront sans doute d’une importance capitale pour l’avenir des forêts indonésiennes et des derniers orangs-outans !

c0810071Chaque biscuit à l’huile de palme grignoté est un coup de dent à cette espèce! La disparition de ces forêts tropicales menace aussi d’extinction différentes espèces qui en dépendent, comme les rhinocéros de Java, les tigres de Sumatra, et les orangs-outans ! L’habitat des orangs-outans se limite aux forêts tropicales humides de Bornéo et de Sumatra dont la destruction est galopante. Privés de leur source naturelle de nourriture, les Orangs-Outans affamés sont contraints à manger de jeunes plants de palmier pour assurer leur survie, et les producteurs d’huile de palme les tuent pour protéger les récoltes. Dans les conditions actuelles, les spécialistes estiment que les orangs-outans pourraient disparaître d’ici 2020.

Les défenseurs de l’huile de palme considèrent néanmoins que cette culture est une source de revenu non négligeable pour les populations des pays producteurs…C’est en effet une idée que défendent certains, comme Jean-Charles Jacquemart, ingénieur au Cirad, centre français de recherche agronomique, qui estime qu’ « en Indonésie, 40% de la production est assurée par de petits producteurs qui, en cultivant de dix à vingt hectares, sont capables de vivre décemment et d’envoyer leurs enfants à l’université ». Les organisations non gouvernementales estiment au contraire que la déforestation est un facteur de paupérisation de la population et d’émergence de conflits sociaux. Aurélien Brûlé, surnommé Chanee, est l’initiateur du projet Kalaweit de préservation des gibbons, une autre espèce menacée, sur les îles de Sumatra et Bornéo. Selon cet observateur de premier plan, les travailleurs des plantations de Bornéo ne sont pas des autochtones, mais des personnes recrutées dans les bidonvilles de Java. Ils sont regroupés dans des camps, d’où ils ne sortent que rarement, et leurs enfants sont scolarisés par la compagnie, au sein même de la plantation. Des conditions de travail que les Dayak, habitants de Bornéo refusent. Des populations entières dont la subsistance dépend de la forêt sont ainsi privées de leurs terres et forcées de modifier leur mode de vie.


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GP01YG0Ne pourrait-on imaginer la production d’une huile de palme moins destructrice ? C’est vers cela que veulent tendre les membres de la Table ronde pour une huile de palme durable ou RSPO, créée en 2004.  Autour de la table de cette organisation volontaire, on trouve des acteurs tels que Nestlé et Sinar Mas, par exemple, mais aussi le WWF.  L’huile de palme certifiée durable (CSPO) est sensée fournir l’assurance que les forêts de valeur n’ont pas été déboisées et que des garanties sociales et environnementales sont réunies lors de sa production. Mais cette huile ne convainc pas tout le monde : Greenpeace et d’autres organisations estiment que ses normes ne sont pas suffisamment ambitieuses et qu’elles ne sont en outre pas respectées par ses membres… Fervent défenseur du projet, le WWF tente de faire pression sur les membres de la table ronde, pour qu’ils honorent leurs engagements. En novembre 2009, l’ONG publiait son 2nd classement des 59 plus importants acteurs du marché européen de l’huile de palme. Ce dernier montrait que seulement 19% de l’huile de palme certifiée était achetée, et que seulement 10 des 59 entreprises évaluées tenaient leurs engagements à acheter et à utiliser de l’huile de palme durable.

Ce type de pressions poussent (trop) lentement les industriels à changer de comportement. Les précédentes actions de Greenpeace par exemple ont réussi à persuader d’autres gros groupes de ne plus soutenir par leurs achats les pratiques écologiquement et socialement inacceptables de Sinar Mas : Unilever a annulé fin 2009 un contrat de 30 millions de dollars avec cette entreprise. Kraft a pris la même décision au début de l’année 2010. Sainsbury’s et Shell ont eux aussi déclaré qu’ils renoncent à acheter de l’huile de palme à ce groupe. Suite à la campagne lancée par Greenpeace et soutenue par des milliers d’internautes, Nestlé a confirmé par voie de presse son engagement à utiliser de l’huile de palme durable à l’horizon 2015 et dans les limites d’un approvisionnement suffisant. Greenpeace reste pourtant vigilant : il est possible de se procurer de l’huile de palme non durable via d’autres fournisseurs que Sinar Mas. Les producteurs sont nombreux, et la filière est loin de pouvoir permettre une traçabilité qui permettrait de s’assurer des modes de production propres et éthiques de l’huile de palme.

Alors que faire en tant que consommateurs, me direz-vous? Boycotter les produits à l’huile de palme est difficile. Dans une enquête publiée en 2007, l’association Les amis de la Terre révélait que de nombreux produits de grande consommation, tels que les biscuits, glaces, soupes ou encore pâte à tartiner contenaient de l’huile de palme : quasiment 1 produit sur 2 contribuerait à la destruction des forêts d’Indonésie !  61% des chips, 54% des pâtes à tarte, 49% des pâtes à tartiner, 47% des viennoiseries ou encore 41% des biscuits apéritifs contiennent de l’huile de palme. Le problème, c’est qu’il est difficile de la repérer, car la plupart des produits portent la simple mention « matière grasse végétale », sans plus de précision ! Alors, ce qu’on peut conseiller, tant au niveau santé qu’environnement, c’est de diminuer sa consommation de produits alimentaires industriels… Il semble que l’huile de palme bio soit davantage fiable. Mais mieux vaut faire pression sur l’ensemble du secteur industriel pour qu’il cesse de nous gaver d’huile de palme! On peut ainsi refuser les agrocarburants, et  militer en écrivant aux producteurs, par exemple au moyen du formulaire qui se trouve sur le site de Greenpeace. On peut aussi soutenir des associations comme Kalaweit, qui tentent d’acheter pour les protéger des hectares de forêts en Indonésie. C’est une goutte d’eau dans l’océan. Mais une goutte d’eau qui permet de sauver des singes, et des hommes !

Commentaires3 Comments

  1. Carbone11 dit :

    C’est un article très intéressant et très complet que vous proposez.
    J’avais la connaissance des doutes qui se portent de plus en plus sur les bio-carburants, mais je ne savais pas que c’était un produit aussi « usuel ».

  2. vincent dit :

    Vous êtes décidément au cœur des grands sujets graves dont il faut vraiment parler, hurler oserais-je dire, vu l’urgence à agir.
    Donc à ce sujet: agir c’est aussi signer des pétitions,et Greenpeace le propose justement dans sa campagne actuelle: se rendre sur leur site pour signer.

    Et pourquoi pas (comme je viens juste de le faire), envoyer également directement un courrier de plainte à Nestlé concernant les dégâts qu’ils causent, en leur demandant d’arrêter de s’approvisionner directement chez Sinar Mas, le fournisseur le plus destructeur de l’environnement en Indonésie.
    http://www.nestle.be/fr/page/contactez-nous/3.aspx

    Bravo, continuez!
    Vincent

  3. vincent dit :

    Extrêmement inquiétant:

    Dechets radio-actifs dans nos objets du quotidien ?

    voir http://www.dailymotion.com/video/xby50c_déchets-radioactifs-pour-le-cheptel_news

    (ceci non pas pour être publié comme commentaire, mais pour vous inviter à traiter de la question lors d’une prochaine émission?)

    Vincent

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