Mon p’tit bouchon (de liège)

Par · 18 fév 2011

photo-6Le salon Batibouw va ouvrir ses portes dans quelques jours, et le liège y figurera sans doute en bonne place parmi les matériaux écologiques… S’agit-il réellement d’un matériau durable, quelles sont ses qualités, sa récolte pose-t-elle des problèmes, et enfin vaut-il mieux choisir pour des bouteilles de vin à bouchon de liège ou à bouchon synthétique? Le liège semble décidément être très à la mode en ce moment, on le vente comme matériau d’isolation mais aussi comme revêtement de sol, en ventant son côté esthétique et ses avantages environnementaux… Les publicités ne lui donnent que des avantages. J’ai voulu vérifier cela de plus près…

Le liège est fabriqué au départ de l’écorce du chêne-liège (Quercus suber L. De son petit nom), qui  est un arbre très particulier : il produit une écorce extérieure homogène, formée d’un tissu élastique, imperméable et bon isolant thermique, le liège. Cette écorce est constituée de cellules mortes dont les parois sont imperméabilisées par un composé chimique appelé subérine. Tous les arbres produisent des couches de cellules subérisées comme forme de protection, mais seul le chêne-liège est capable de « construire » son écorce extérieure en ajoutant annuellement des anneaux de liège issus de l’activité d’un ensemble de cellules mères – le phellogène. L’homogénéité du liège résulte du fait que le phellogène du chêne-liège se maintient en activité pendant toute la durée de vie de l’arbre. Ce qui contraste avec les autres arbres dont chaque phellogène a une durée réduite. On comprend mieux tout ça quand on sait que le chêne-liège est un arbre à feuillage persistant : il ne connaît pas les cycles saisonniers de pertes de feuilles qui montrent un repos dans l’activité des autres feuillus…

Le chêne-liège existe depuis 30 millions d’années, mais il ne pousse que dans 7 pays de la Méditerranée: Portugal, Espagne, France, Italie, Maroc, Algérie et Tunisie. Le plus gros producteur est le Portugal, qui rassemble à lui seul 32% des forêts de chêne-liège au monde et produit 52% de la production totale de liège. L’Alentejo, dans le sud du Portugal, est le royaume du chêne-liège : on y trouve 72 % des 736 000 hectares de subéraies, çad des plantations de chêne-liège, du Portugal. Or, il existe en Alentejo un dicton populaire qui dit ceci : “Qui pense à ses petits-enfants plante un chêne-liège.”

Le chêne-liège fait vraisemblablement partie du patrimoine naturel et culturel du bassin méditerranéen… Il était déjà utilisé en 2.500 avant J.C. pour les flottes de pêcheurs de l’Egypte ancienne. Les Grecs l’ont utilisé ensuite pour fabriquer des bouées de pêche, des sandales et des bouchons pour les fûts de vin et d’huile d’olive. Ensuite, les Romains s’en sont servi comme matériau de construction pour des toits, des ruches et des navires… On maîtrise depuis l’Antiquité l’art de lever l’écorce du chêne-liège…

Mais pour prélever cette écorce sans abimer l’arbre, c’est tout un savoir-faire, et même, on peut le dire, un art qui se transmet de génération en génération ! Le liège ne peut être récolté que lorsque l’arbre a atteint l’âge de 25 ans au moins. Il est ensuite récolté tous les neuf ans en moyenne. Comme il peut vivre jusqu’à 200 ans, il est possible de faire en moyenne 16 récoltes sur la vie d’un arbre : à condition de ne pas entailler l’écorce trop profondément, ce qui peut entraîner la mort de l’arbre, 
l’écorce repousse ensuite totalement. Au fur et à mesure des récoltes, l ’écorce acquiert une structure plus lisse. L’écorce des 2 premières récoltes ne peut être utilisé pour des bouchons de vin, mais il convient déjà pour la fabrication des revêtements de murs et de sols. Ce n’est qu’à partir de la troisième récolte, lorsque le chêne-liège est âgé de 43 ans, qu’il donne une qualité de liège plus dense qui convient enfin à la fabrication de bouchons !

Après la récolte, l’écorce est entreposée durant minimum six mois avant d’être moulue en grains. Ceux-ci sont pressés en blocs à haute pression et chauffés. La cuisson distend les grains et libère des résines qui les lient entre eux. C’est ce qui accroit encore les propriétés de résistance, d’isolation et d’élasticité de l’écorce de liège naturelle. Pour finir, les blocs sont coupés en feuilles, au départ desquelles on fabrique des dalles de sol et murales.

A priori, c’est donc un système d’exploitation plutôt écologique, qui crée très peu de déchets… Mais dans un article du Courrier International de mai 2010, la journaliste Carla Amara explique que l’Alentejo, et les autres régions productrices de liège, sont victimes, de pratiques délictueuses, comme l’abattage illégal d’arbres. Domingos Patacho, de l’ONG environnementale Quercus, explique dans cet article que l’ “On abat des arbres pour alimenter le commerce illégal du bois de chauffage ou pour la construction de résidences privées”, souligne-t-il. 
Il faut mettre cette exploitation illégale en rapport avec le prix du liège : si le kilo d’écorce rapporte 4 euros pour les bouchons, il ne rapporte que 0,40 euro pour les autres utilisations. C’est une exploitation qui n’est rentable que sur le long terme… La réalité du prix obtenu pour le liège peut aussi avoir d’autres effets pervers : certains producteurs sont en effet tentés de repousser d’un ou deux ans le déliégeage dans l’espoir d’obtenir un matériau de meilleure qualité. Mais, si l’on attend plus de 9 ans, on augmente le risque d’endommager l’arbre au moment de retirer l’écorce.

Donc, le chêne-liège, pour se maintenir, a besoin d’être exploité de façon économiquement durable : l’exploitation économique du liège est même vitale pour le maintien du système du chêne-liège. Lorsque la production économique d’une espèce est en péril, cette espèce peut être menacée d’extinction. Un des moyens les plus efficaces de sauver une espèce menacée est de relancer son intérêt économique : c’est pour cette raison que le réseau FAO/Silva Mediterranea du chêne-liège soutient depuis 1997 l’idée de promouvoir les produits dérivés du liège. Il semble que ce mouvement soit bien amorcé, puisqu’au cours des dernières décennies, le reboisement a contribué, à hauteur d’environ 1% par an, à l’augmentation de la surface occupée par les chêne-liège au Portugal. En mai 2009, le pays a fondé son Observatoire du chêne-liège et du liège qui développe des recherches ayant notamment pour but d’améliorer la qualité du liège : il s’agit par exemple d’identifier les maladies du chêne-liège et d’élaborer des remèdes appropriés…

Rien qu’au Portugal, le chêne-liège et les systèmes forestiers dans lequel il est intégré sont à l’origine de 12 000 postes de travail liés directement à la fabrication, 6 500 postes de travail dans le secteur de l’exploitation forestière et des milliers de postes de travail indirects liés aux autres produits comme l’élevage, la restauration ou le tourisme, issus du montado, c’est à dire cette région dont l’éco-système particulier s’est construit autour du chêne-liège. On estime donc que le liège représente annuellement, environ 2,3% de la valeur totale des exportations portugaises et 30% de l’ensemble des exportations portugaises de produits forestiers. Mais il ne s’agit pas que d’une histoire de sous : une fois de plus, écologie et et économie se retrouvent ici intimement liés… Car le chêne-liège lui-même préserve la biodiversité. On trouve dans la subéraie méditerranéenne quelques 135 espèces de plantes, 24 de reptiles et d’amphibiens, 160 espèces d’oiseaux et 37 de mammifères. Les exploitations forestières et pastorales du milieu sont combinées et de faible intensité : elles permettent  de préserver la biodiversité, de réguler le cycle hydrologique, de protéger les sols…Pour le WWF, les subéraies, “si elles sont gérées efficacement”, peuvent être pour le Portugal “un outil fondamental de lutte contre la désertification, et notamment contre la dégradation des sols”. 

 (Voir le rapport “O sobreiro, uma barreira contra a desertificação” [Le chêne-liège, une barrière contre la désertification])…

On parle aussi de séquestration du carbone : un chêne-liège entretenu dont on prélève régulièrement l’écorce produit non seulement 250 à 400 % de liège de plus qu’un arbre sauvage, mais il est également capable de fixer jusqu’à deux fois plus de CO2 que n’importe quel autre arbre. On a ainsi calculé qu’il faut moins d’ 1,5 hectare de subéraie pour réduire les émissions annuelles de dioxyde de carbone d’une voiture moyenne…

Les émissions de carbone, on en parle aussi autour d’un débat qui oppose aujourd’hui bouchons en liège et bouchons synthétiques…

Oui, c’est un véritable match qui se joue depuis quelques années entre le bouchon traditionnel en liège et les alternatives synthétiques ou métalliques… En 2008, on a d’ailleurs vu plusieurs études mesurer et comparer les émissions de gaz à effets de serre des différents types de bouchons. Les résultats diffèrent un peu sur les chiffres, mais globalement, leurs conclusions globales sont unanimes : la production et l’utilisation de chaque obturateur en plastique émet 10 fois plus de CO2 qu’un bouchon en liège et les émissions de CO2 d’une capsule en aluminium sont 26 fois supérieures à celles des bouchons (selon PricewaterhouseCoopers/Ecobilan)… Les bouchons en liège présentent des avantages environnementaux par rapport aux obturateurs alternatifs au niveau de la consommation de ressources naturelles, des émissions de gaz et particules vers l’atmosphère, des rejets de produits polluants dans l’eau et de la production de déchets.

Bien, mais pour la conservation du vin, les bouchons synthétiques ne sont-ils pas plus avantageux ?

J’ai contacté Eric Boschman, spécialiste belge bien connu du vin, pour m’aider à démêler le vrai du faux dans tout ce qu’on a entendu à ce propos ces dernières années, à savoir par exemple que les bouchons synthétiques garantiraient une meilleure conservation du vin et notamment éviteraient le goût du bouchon qui cause certaines déceptions aux oenophiles… Ce qu’il est intéressant de savoir, c’est que lorsque l’on parle de goût de bouchon, on parle des perceptions de « moisi » provoquées par une présence de TCA (tri-chloroanisoles). Cette présence se perçoit au-dessus de 2-3 ng/L (pour les dégustateurs avertis. Or, sur un événement comme le concours mondial de Bruxelles ou plu de 7000 échantillons de vin sont goûtés par des spécialistes, cela ne concerne qu’un peu plus d’1% des vins… De plus, si le liège peut libérer le TCA lorsque la qualité du processus de transformation n’est pas satisfaisante, il existe d’autres sources de contamination comme le pentachloroanisol (PCA) et le 2,3,4,6 tétrachloroanisol (TeCA), des substances elles aussi malodorantes qui sont produites par la dégradation de certains pesticides. Ces composés peuvent contaminer des vins qui n’ont pas été en contact avec les bouchons ! Il est bon de savoir aussi que la filière liège a mis en place un certain nombre de procédés visant à réduire la présence de TCA dans les bouchons: comme le procédé de nettoyage vapeur, ou le traitement du liège au CO2… Et puis, Eric Boschman, me rappelait que ce combat des bouchons trouve son origine dans l ’explosion de l’offre de vins. Alors que l’ industrie traditionnelle du liège, couvrait les besoins de bouchage de la vieille Europe, l’augmentation de production de vins ailleurs dans le monde a changé la donne… Des producteurs et revendeurs ont cherché à s’affranchir de ce marché, et c’est pour cette raison que d’autres solutions ont été recherchés. Pour beaucoup d’oenophiles, elles ne sont toutefois pas le niveau des bouchons traditionnels. D’ailleurs, c’est eric Boschman encore qui me donnait ces 2 arguments résolument pour le bouchon de liège : d’abord, c’est un détail, mais le bouchon synthétique est impossible à réutiliser pour fermer une bouteille inachevée… Et puis, le bouchon de liège, lui, se recycle !

Mais qu’est-ce qu’on fait du liège recyclé ? De nouveaux bouchons ?

Le liège recyclé ne peut être utilisé pour la production de bouchons, mais c’est un excellent matériau dans de nombreux autres domaines : aménagement d’intérieur, semelles de chaussures, mobilier, sport – pour la fabrication des kayaks notamment. Et puis surtout, c’est un excellent matériau isolant. Isolant acoustique bien connu, mais aussi isolant thermique ! L’association Le Petit Liège, en Belgique, a été pionnière de ce recyclage… On peut lui faire parvenir ses bouchons au travers d’un des 681 points de récolte mentionnés sur son site. Le liège récolté est broyé en granulés et peut ainsi être utilisé de cette façon ou sous forme de plaques comme isolant en bioconstruction. Ce qui est intéressant, c’est que le liège travaillé continue à retenir du carbone  : cette fonction ne prend fin qu’avec l’incinération et le refoulement du carbone sous la forme de CO2 vers l’atmosphère. Sachant que le carbone représente la moitié du poids sec d’un bouchon, soit environ 1,7 g de carbone par bouchon naturel ou 6,2 g de CO2, et sachant qu’en Belgique, près de 180 millions de bouteilles de vin sont débouchées chaque année, il y a un beau potentiel d’économies d’émissions de gaz à effets de serre… 720 tonnes de bouchons sont mises en décharge ou incinérées. Pour recycler le liège, il y a un tas de solutions : les points de récolte de l’asbl Le petit Liège, mais aussi les parcs à déchets, qui les reprennent aujourd’hui… Mais on peut aussi s’en servir directement chez soi : pour ma part, j’ai couvert un mur de bouchons au lieu d’utiliser du carrelage au-dessus du plan de travail de ma cuisine, et ça fait son petit effet !

Commentaires4 Comments

  1. Céline dit :

    Bonjour,

    J’aime bien l’effet des bouchons en liège au-dessus du plan de travail. Peut-on avoir plus de précisions sur la façon dont ça a été réalisé ? Est-ce que les bouchons ont été collés entiers ou bien faut-il les couper en deux ? Avec quel genre de colle ? Est-ce que c’est pratique à nettoyer ? Combien y-en-a-t-il environ ?

  2. Isabelle dit :

    J’ai utilisé de la colle à liège. Ils ne sont pas coupés, mais posés entiers… J’ai protégé la partie qui se trouve au-dessus de la plaque de cuisson d’une vitre transparente, pour faciliter l’entretien. C’est facile à nettoyer. Sur la vitre, comme on nettoie du verre, et là où c’est du bouchon, on prend les poussières ou on utilise une loque un peu humide et c’est tout. Pour vous donner une idée du nombre: rien que la partie derrière la cuisinière= 13 colonnes de 28 bouchons!-)

  3. beckers dit :

    bonjour je viens de découvrir votre article sur le liège et j’ai l’intention bientôt de placer du liège au sol dans mon hall d’entrée, a quoi dois-je faire attention en l’achetant? A la provenance, et est-ce une bonne idée d’en mettre dans un hall d’entrée, merci

  4. Isa D dit :

    Bonjour Isabelle,
    J’aimerais voir une photo de ta réalisation de mur en bouchon. Peux-tu envoyer une photo?
    Bravo pour ton dossier sur le liège. C’est très intéressant! Merci!

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